Les lecteurs de ce blog savent que j'estime beaucoup David Goldman, alias Spengler. Un des plus intelligents des néo-conservateurs américains, obsédé bien sûr par l'idée d'attaquer l'Iran (son Delenda Carthago à lui) . Son fantasme le reprend dans cet article, mais la vision qu'il donne de  la situation ukrainienne est intéressante, et aux antipodes de ce que raconte la presse courante (mainstream).

Je profite de cette publication pour signaler un site (en anglais) très intéressant "The Vineyard of the Saker". Pro-russe, antisémite "structurel", même s'il fait des efforts, l'auteur de ce site, un analyste militaire russe (ou d'origine russe) vivant aux USA, en a fait une mine d'informations sur la situation en Ukraine. C'est peu dire que les articles du NYTimes, du Monde, etc.  semblent provenir d'une autre planète.

"The Vineyard of the Saker", un site à lire avec attention.  Les "anciens de de la guerre froide" dont je fais partie, se souviendront peut-être de Victor Louis, source d'innformation riche bien que (parce que ?) suspecte.

Mais revenons à Spengler-Goldman....

Folie ukrainienne de l'Occident : Sagesse d'un ancien de la Guerre froide

David P. Goldman Le 20 Mars 2014

Quand Reagan était aux commandes , nous ne déblatérions pas sur les sanctions contre la Russie. Nous utilisions des méthodes clandestines pour saboter ses exportations de gaz naturel et d'autres fonctions clés. La plus grande explosion non - nucléaire d’origine humaine de l'histoire, la catastrophe du gazoduc Russe en 1982, en fut l'un des résultats. L’Un des « cerveaux » de cette opération bien documentée (et de quelques autres opérations qui restent encore à documenter ) était le directeur de la planification au Conseil de sécurité nationale sous les ordres de Richard Allen et de William Clark, le Dr Norman A. Bailey, qui détenait le titre d’assistant spécial du président. Bailey employait une petite équipe de spécialistes en vue d'obtenir des renseignements sur les domaines qui l’intéressaient, et j'ai travaillé pour lui entre 1981 et 1983 sur un certain nombre de projets, en particulier sur la surveillance des politiciens allemands et leurs soutiens à un moment où l'Europe était encline à conclure un accord avec les Soviétiques plutôt que d’affronter l'empire du mal .

Le Dr. Bailey a été mon mentor en géopolitique. Il m'a dit à la fin de 1981 que l'administration Reagan mettrait le communisme à bas en 1987, au moyen d’investissements militaires massifs ainsi que de la concurrence économique. J'ai pensé qu'il était fou, donc je me suis immédiatement engagé (I signed on). Maintenant en semi-retraite en Israël dans une villa perchée sur une colline surplombant la Méditerranée, c’étail était  spécialiste consommé de la guerre froide. Après avoir quitté l’administration gouvernementale, il a formé un cabinet de conseil avec l'ancien directeur de la CIA William Colby et il a conseillé des sociétés multinationales. 

J'ai reçu aujourd'hui de lui un courriel sur la réponse occidentale à la situation en Ukraine et j’ai obtenu sa permission de le publier. Le Dr. Bailey écrit:

"On tiendra pour admis que l'hypocrisie est le lait nourricier de la politique à la fois nationale et internationale, mais le tollé en provenance de l'Europe et des États-Unis à propos de la saisie russe de Crimée est vraiment inadmissible.

Le gouvernement ukrainien provisoire actuel est le produit d'un coup d'état.

La Crimée a été transférée à l'Ukraine en 1953 par Khrouchtchev (né en Ukraine) sans demander à personne en Crimée s'ils voulaient être transférés ou non. Même l'ancien secrétaire général du PCUS Gorbatchev a déclaré: « ... la Crimée a été fusionnée avec l'Ukraine ... sans demander aux gens et maintenant les gens sont en train de corriger cette erreur . Ce devrait être bien accueillie plutôt que d’annoncer des sanctions" .

La Russie n'aura pas désormais davantage accès à la Méditerranée depuis la Crimée qu'elle ne l’avait déjà du fait de son bail à long terme sur la base navale de Sébastopol .

Quant au détachement de territoire d'un État souverain par la force, le Kosovo a été séparé de la Serbie par bombardement de la Serbie par les États-Unis et les Européens jusqu'à ce que les Serbes acceptent.

Enfin, malgré une condamnation rhétorique féroce de la prise de contrôle russe, les sanctions appliquées à grand renfort de communication sont faibles au point d’être ridicules et sont prises pour telles par le gouvernement russe. La Russie a beaucoup plus d'influence sur l'Europe que l'Europe n’en a sur la Russie. Si la Russie se mettait à placer un embargo sur le pétrole et en particulier les exportations de gaz vers l'Europe, les Européens seraient à court de réserves dans les deux mois, et alors l'économie européenne serait arrêtée. La Russie, en revanche, ne ferait que perdre $ 7,5 milliards de chiffre d'affaires. Le commerce américano-russe est minuscule, de sorte que des sanctions commerciales par les États-Unis n'auraient pas de sens .

 Quant à d'éventuelles sanctions financières, il est  interdit aux responsables russes d'avoir des actifs à l'étranger en tout cas, de sorte que le « gel » de leurs actifs aux États-Unis s'élève à … rien du tout, en dépit de la déclaration monumentalement exagérée d'un « état d'urgence » et des sanctions incroyablement faibles prises à la suite d'une menace pour la « sécurité nationale ». En réponse, la Russie aurait retiré 100 milliards de dollars de bons du Trésor US. Quant aux Européens , leurs actifs en Russie sont trois fois les actifs russes en Europe .

En d'autres termes, tous les leviers, qu’ils soient commerciaux ou financiers sont du côté de la Russie, et pas de l'Occident .

Mais le plus important, et une parfaite illustration de ce qui peut se produire lorsque les divers effets des politiques adoptées et des mesures prises ne sont pas correctement calculés, la réaction de l'Europe et des États-Unis à la prise de contrôle russe de Crimée garantit la non-coopération des Russes à un accord significatif avec l'Iran en termes d’accès aux moyens de production d’armes nucléaires. En effet, la Russie vient d'accepter de fournir à l'Iran une autre centrale nucléaire .

On peut donc en toute confiance prévoir que tôt ou tard, et probablement plus tôt, l'Iran accèdera à la capacité nucléaire militaire. Qu'est-ce que devrait faire Israël ? Israël a deux options réalistes - attaquer militairement les installations nucléaires de l'Iran, ce que le ministre de la Défense Yaalon dit maintenant reconsidérer, ou de prendre les mesures défensives nécessaires pour veiller à ce que Israël soit préparé si (ou quand) l'Iran parviendra à miniaturiser ses armes nucléaires. 

Les vrais combattants de la guerre froide comprenaient qu’écraser l'Empire du Mal du communisme exigeait de prendre en compte les intérêts de la Russie en tant que nation. nos aînés les hommes d’état qui ont gagné la guerre froide, dont Henry Kissinger (dont l'ouverture envers la Chine prenait l'Union soviétique de flanc), tentent en vain d'injecter une note de bon sens dans le spectacle clownesque qui est annoncé comme politique étrangère américaine sur les deux côtés de l’hémicycle. Le courant républicain a pris la place Tahrir pour Lexington Common, puis a pris Maidan pour la place Tahrir. Si seulement nous étions plus rudes et plus durs, dit-on, la Crimée serait libre aujourd'hui. C'est tout simplement stupide, il n'ya pas d'état possible du monde dans lequel Crimée ne serait pas russe. Nous avons eu une certaine capacité à influer sur les conditions dans lesquelles elle serait russe, et nous avons choisi la pire des solutions, à savoir une hostilité ouverte combinée à une gesticulation impuissante .

Nous avons une élite qui vit dans son propre monde de réalité virtuelle défini par une idéologie en ruines, incapable d'apprendre de ses erreurs passées (ou même d'admettre que c’était des erreurs ) et condamnée à répéter encore et encore les mêmes erreurs. Ils gesticulent face à Poutine de la façon dont un petit garçon fait face au lion du zoo derrière les barreaux de la cage. Le lion, cependant, n'est pas dépourvu d’alternatives, comme le cas alarmant de l'Iran le montre clairement .

 Ce à quoi nous allons arriver en Ukraine, pourrais–je ajouter, c'est quelque chose comme ce que nous avons en Egypte. Alors que le gouvernement Obama et les sénateurs McCain et Graham (avec les gens du genre de Reuel Marc Gerecht du Weekly Standard) misent sur les Frères musulmans comme étant la voix de la démocratie islamique, l'économie de l'Egypte s'est effondrée. Le FMI a tenté d'obtenir de l'Egypte qu’elle sabre dans les subventions alimentaires et énergétiques qui dévorent son budget, et l'Egypte a refusé. Finalement, l'économie s'est effondrée et l'armée est revenue au pouvoir, avec un soutien populaire massif. L'Ukraine n'est pas tout à fait l'Egypte (exportateur plutôt qu’importateur de produits alimentaires), mais son économie est en ruine (busted), et l'Occident a envoyé le FMI une fois encore. C'est la recette pour le chaos. Poutine ne prendra pas plus Donetsk que Karkhov. Il n'a pas besoin. Il va attendre que l'Occident fasse de l'Ukraine une pétaudière, et alors il fera ce qu'il veut .

 Il ya quinze ans à peine l'Amérique était la seule hyper-puissance mondiale. Maintenant, nous nous agitons. Ce genre de pouvoir ne se perd pas. On peut juste le jeter par mégarde (dumb it away) ou  se décerveler.

 

Article imprimé à partir de Spengler : http://pjmedia.com/spengler

URL de l'article : http://pjmedia.com/spengler/2014/03/20/the-wests-ukrainian-folly/