Les réactions sereines sont rares par les temps qui courent.  Les informations sont restreintes ou biaisées. Voici une  analyse qui me semble raisonnable :

source un éditorial publié dans Time

Former U.S. Ambassador to USSR: Let Russia Take Crimea par Jack F. Matlock Jr

Que les Russes prennent la Crimée, par Jack F. Matlock Jr., ambassadeur des États-Unis en URSS de 1987 à 1991

Le statut de la Crimée a été un facteur de brouillage et de complication dans les efforts de l'Ukraine pour former une identité nationale à partir d'éléments disparates.

Une fois que les dirigeants américains et occidentaux auront évacué leur colère face au président Vladimir Poutine pour avoir ramené la Crimée en Russie, il leur faudra trouver un moyen d'atténuer la rhétorique publique toxique et de se concentrer sur des négociations privées pour réunifier le reste de l'Ukraine. Le fait est , qu'on le veuille ou non, que l'Ukraine s’en trouve presque certainement mieux sans la Crimée qu'avec. Rien n’affaiblit plus une nation que de se maintenir en un territoire dont les habitants préfèrent appartenir à un autre pays.

Bien qu'elles puissent être difficiles à accepter pour toutes les parties concernées, les prémisses d'une solution à la pagaille ukrainienne sont claires : 1 ) La nouvelle Constitution devrait prévoir une structure de gouvernement fédérale donnant au moins autant de droits à ses provinces qu’aux États aux USA ; 2 ) La langue russe doit être à égalité avec l'Ukrainien , et 3 ) Il doit y avoir des garanties que l'Ukraine ne deviendra pas membre de l'OTAN, ou de toute autre alliance militaire excluant la Russie .

Y a-t-il un précédent historique qui pourrait suggérer qu'une solution de ce genre est possible ? Oui, absolument. Il suffit de regarder de près la Finlande. Après avoir perdu du territoire face à l'agresseur soviétique en 1939 et ne pas l’avoir reconquis lors de la «guerre de continuation " menée pendant la Seconde Guerre mondiale, les Finlandais ont accepté les pertes territoriales injustes qu'ils avaient subies, mais ils ont commencé à construire l'une des sociétés les plus avancées, prospères et autonomes aujourd'hui sur la planète. Comment ont-ils fait ? Tout d'abord, ils ont uni la majorité de langue finnoise et les citoyens minoritaires de langue suédoise en leur accordant l'égalité des droits linguistiques et culturels . Deuxièmement, ils ont pris soin de ne rien faire pour irriter l'Union soviétique juste à côté, même si l'une de ses « républiques » comptait un nombre significatif de Caréliens de langue finnoise. Troisièmement, ils ont pris soin de ne pas adhérer à l'OTAN, même s’ils ont fini par devenir un membre à part entière de l'Union européenne sans rencontrer d’objection russe .

Il est ironique de constater que la question qui a suscité les manifestations sur le Maidan à Kiev, qui se sont finalement transformées en révolution, – l’accord d'association avec l'Union européenne - n'aurait pas résolu les graves problèmes de l'Ukraine. l'aide russe acceptée par président ukrainien évincé Ianoukovitch n’aurait pas plus aidé l'Ukraine à résoudre ses problèmes internes de divergence économique et politique, ou l'échec économique ancré dans son héritage communiste soviétique. Si l'une de ces options avait été suivie, l'Ukraine serait devenu un boulet économique et politique pour son bienfaiteur apparent.

Le statut de la Crimée a été un facteur de brouillage et de complication dans les efforts de l'Ukraine pour former une identité nationale à partir d'éléments disparates. Historiquement , la Crimée a été russe depuis la fin du 18e siècle et certaines des batailles les plus notables de l'histoire russe s’y sont produites, des batailles inscrites dans l’identité nationale russe. Lev Tolstoï a combattu pour la défense de Sébastopol pendant la guerre de Crimée et écrit à ce sujet. (C'est la guerre qui a inspiré à Alfred Lord Tennyson " La Charge de la brigade légère " - " Il ne nous appartient pas de réfléchir, il be nous appartient que d’agir et mourir- Ours not to reason why; Ours but to do and die " Cela pourrait être une devise appropriée pour beaucoup des commentateurs va-t’en-guerre d'aujourd'hui.)

Quant à la Russie , il faut être conscient que les actions du président Poutine ont été très populaires en Russie. Sa position dans les sondages s'est sensiblement améliorée. Comme ailleurs, donner l'image de faire face aux calomnies étrangères procure des dividendes politiques. Et en Russie, la pression du public du président américain est particulièrement malvenue, compte tenu de l'histoire de ce que les Russes perçoivent comme le mépris (neglect) américain systématique des intérêts nationaux russes depuis la fin de la guerre froide .

La possession de la Crimée va entraîner des coûts substantiels pour la Russie. En dehors des coûts générés par les sanctions, il y en aura de plus grandes causées par le versement des retraites, l'amélioration des infrastructures, et le paiement des services de l'Ukraine, d’où la Crimée tire l’eau, l’électricité, le gaz naturel, et bien d'autres denrées nécessaires. Certains économistes russes ont estimé que le coût de l'amélioration nécessaire des infrastructures dépassera le montant des milliards de dollars dépensés à Sotchi pour préparer pour les Jeux olympiques d'hiver. Les Russes pourraient bientôt se lasser à la fois de ces dépenses et des autres tensions découlant de la récupération (grab) de la Crimée . Les Russes de Crimée, dans l’attente d'une amélioration immédiate de leurs conditions de vie, seront sûrement déçus quand ça ne se produira pas. Ainsi, dans un an ou deux, beaucoup pourraient considérer la Crimée comme un passif plutôt qu’un actif de la Russie.

Le problème crucial maintenant, cependant, ce n'est pas la Crimée et son statut, quelle soit l’émotionnelle que Russes et Ukrainiens puissent tous deux ressentir. C'est ce qui va arriver à l'Ukraine. Ceux qui veulent le bien de l'Ukraine et de ses citoyens doivent comprendre que seuls les Ukrainiens peuvent résoudre leurs problèmes. Les gens de l’extérieur peuvent gêner, ou aider, mais ils ne peuvent pas unifier un état fracturé. Pour l'instant, les Ukrainiens n'ont pas trouvé un leader capable d'unifier son peuple, mais cela ne veut pas dire qu'il ne s’en trouvera jamais un. Si c'est le cas, il ou elle aura porté une attention particulière à la façon dont les Finlandais ont réussi leur coup.

C’est en restant en contact avec toutes les parties concernées pour encourager une solution qui peut fournir les Ukrainiens avec un gouvernement d’union nationale capable de mener les réformes nécessaires mais difficiles, y compris de faire prévaloir le droit et l’indépendance (et la compétence) de la justice, que la communauté internationale pourra le mieux venir en aide. C'est alors seulement que l'Ukraine sera en mesure d'initier et de mener à bien les réformes économiques nécessaires à la compétitivité dans l'économie mondiale en mutation rapide.

Et les États-Unis ? Le gouvernement américain devrait suivre le principe d’Hippocrate : « D’abord ne pas nuire ». Les polémiques publiques n’apportent rien et devraient être maintenues à un minimum. Les sanctions promises devraient être appliquées. Mais les diplomates américains ne devraient pas essayer de diriger les efforts de l'Occident pour négocier avec la Russie, mais devraient plutôt rester en contact étroit avec les différentes négociations en cours et apporter un soutien diplomatique à celles qui semblent les plus prometteuses. Pour des conseils avisés, qu’ils se tournent tous vers les Finlandais.

Jack F. Matlock Jr., ambassadeur des États-Unis en URSS de 1987 à 1991, est l'auteur de Reagan et Gorbatchev : Comment la guerre froide a pris fin.

 

à noter que le discours du président Poutine le 18 mars n'a  pratiquement pas été repris par la presse occidentale. Le Boeing disparu passionne tout le monde, la catastrophe syrienne (presque) personne. L'Ukraine déclenche les discours belliqueux de "responsables" plus ou moins compétents. Sans vouloir devenir obessionnel du complot, on peut penser que l'information est accessible, mais qu'il faut la chercher.

N'ayant pas vocation à me faire le porte-parole de Vlad the Hammer (j'aime bien ce surnom de Poutine), je signale que le texte est accessible sur le site officiel du Kremlin ( kremlin.ru ) en russe et en anglais.