Les tensions se poursuivent en Crimée.

samedi , le parlement russe a autorisé le Président Vladimir Poutine à envoyer des troupes en Ukraine pour défendre les intérêts russes. Un premier ministre pro-russe a été installé dans la région autonome de Crimée ; il pourrait appeler à un référendum portant sur le fait de faire sécession de l'Ukraine pour rejoindre la Russie .

Vendredi, des hommes de l'ombre, armés, apparemment pro-russes, ont commencé à patrouiller sur les aéroports de Crimée. Le gouvernement intérimaire Ukrainien, quant à lui, prétend que les troupes russes tentent de prendre le contrôle de la péninsule (où prédominent aujourd’hui les Russes ethniques, même si la péninsule a été autrefois zone turque musulmane). J'écrivais :

La population russophone de la péninsule de Crimée en Ukraine est perturbée par le mouvement populaire dans l'ouest du pays qui a renversé le président Viktor Ianoukovitch et l'on dit que se forment des milices. Sur certains édifices gouvernementaux, des drapeaux ukrainiens ont été remplacés des drapeaux Russes. Sébastopol est un port important d’attache des navires de guerre russes de la mer Noire.

 De tous les angles dont le président russe Vladimir Poutine voit la révolution en Ukraine comme dangereuse pour les intérêts russes, la perte potentielle de la Crimée en tant que  «proche étranger» Russe est parmi les plus graves. La Crimée a été accordée à la République socialiste soviétique d'Ukraine par Nikita Khrouchtchev (lui-même ukrainien) dans les années 1950, mais davantage de Russes pensent qu'ils ont des droits sur la Crimée que sur la Tchétchénie .

Conseillère à la sécurité nationale des États-Unis, Susan Rice a déjà prévenu la Russie d’éviter l'envoi de troupes en Ukraine . Mais quid des marins de la base de Crimée ? Ils sont déjà là .

Depuis 1050 environ la Crimée a été sous domination turque, puis mongole, et plus tard encore turque. De 1441 jusqu'à la fin des années 1700, c’a été un khanat musulman qui devint un état vassal de l’empire ottoman. À la fin des années 1700, elle a été annexée par l' Empire russe tsariste. En 1900, les Tatars de Crimée, auparavant la majeure partie de la population, avaient été réduits à la moitié des résidents. Après la révolution soviétique, ils furent réduits à un quart. Puis Staline en a expulsé de force un grand nombre en Asie centrale. Donc la Crimée s’est au cours des deux siècles suivant son incorporation dans l'Empire russe largement russifiée et sa population musulmane indigène submergée ou déplacée. Des centaines de milliers de musulmans Tatars sont restés ou sont revenus, mais ils restent une minorité .

 la Crimée est surtout connue en Occident pour la guerre de Crimée de 1850. Y a-t-il un parallèle aux tensions d'aujourd'hui ? Le conflit était d'abord entre l'Empire ottoman et l'Empire russe. Certaines racines du conflit résident dans la Jérusalem ottomane des années 1840 et du début des années 1850, quand la Russie perçoit que ses revendications sur les lieux saints via ses fidèles orthodoxes ont été laissés decôté par le Sultan en faveur de ceux des fidèles français catholiques. La Russie convoitait également les Balkans et Istanbul (la Byzance de l'Empire romain d'Orient). Quand un conflit éclata entre les princes des Principautés (aujourd’hui la Roumanie), qui étaient sur le papier des vassaux ottomans, et le sultan, la Russie a soutenu les princes et envoyé des troupes. il semblait alors que la Russie pourrait livrer bataille jusqu’à Istanbul et prendre la ville.

 La Grande-Bretagne et la France ne voulaient pas que l'Empire russe prenne en charge le Moyen-Orient, comme il aurait pu se faire si Istanbul était tombée aux mains du tsar. La Grande-Bretagne avait atteint l'Inde, depuis la Méditerranée à travers l'Egypte et la mer Rouge ou via la Syrie, l'Irak et le Golfe Persique. Londres ne voulait pas que Saint-Pétersbourg ait la capacité de le couper de ses riches possessions indiennes. De même, les Français avait des intérêts au Liban et était une grande puissance en Méditerranée, qui ne voulait pas que la Russie les supplante.

 Au lieu d'essayer de combattre sur terre dans les lointains Balkans, les Britanniques et les Français proposèrent aux Ottomans une expédition commune à travers la mer Noire jusqu’à la péninsule de Crimée .

A l'époque il n'y avait pas de chemin de fer reliant la Crimée à Saint-Pétersbourg, et le tsar ne pouvait pas mobiliser facilement des troupes là-bas à court terme. En substance, les forces franco-britanniques et ottomans prirent la Crimée otage pour prévenir de nouvelles avancées russes dans les Balkans. Bien que l'Empire britannique ait tiré le poème "la Charge des Brigades légères» de la guerre, en fait, c'a été surtout une campagne ottoman et française- les forces britanniques étaient plus modestes.

 

 

 

 

Tennyson a écrit :

 "Une demi-lieue, une demi-lieue ,
 Une demi-lieue en avant ,
 Tous dans la vallée de la mort ,
 Galopaient les six cents.
«En avant , la brigade légère !
 Chargez les fusils dit-il :
 Dans la vallée de la Mort
 Galopaient les six cents.

«En avant , la brigade légère !
Y a-t-il un homme découragé ?
Non, bien que les soldats sussent
Que quelqu’un avait fait une lourde erreur :
Il ne leur appartenait pas d’y répondre,
Ni d’en chercher la raison,  
Il ne leur appartenait que d’agir et mourir :
Dans la vallée de la Mort
Galopaient les six cents.


Un canon sur leur droite,
Un canon sur leur gauche,
Un canon en face d'eux
Sous les volées de tonnerre ;
Balayés de balles et d'obus,
Hardiment ils montaient et bien,
Dans les mâchoires de la mort,
Dans la bouche de l'enfer
Galopèrent les six cents.

Le stratagème Crimée fonctionna. La guerre prit fin. Les grandes puissances signèrent le Traité de Londres de 1856. Ce fut un document important dans l'histoire diplomatique. Il préfigure la Charte des Nations Unies en garantissant l'Empire ottoman contre toute nouvelle agression de la Russie, la France et la Grande-Bretagne se portant garants de la sécurité collective. Les Ottomans s'engageaient à rendre leurs sujets chrétiens égaux aux musulmans, ouvrant la voie à l’ottomanisme comme un idéal impérial national (ça ne fonctionna pas sur le long terme) .

 Comme dans les années 1850 , la Russie considère comme faisant partie de sa sphère d'influence un territoire d’Europe orientale (l’Ukraine, aujourd'hui, la Roumanie et d'autres pays balkaniques dans les années 1850) .

 Comme dans les années 1850, l'Occident a intérêt à ce que la puissance russe soit tenue à l’écart de cette partie de l'Europe (aujourd'hui en raison de leur désir d'intégrer l'Ukraine dans l'Europe et peut-être en fin de compte de l'OTAN, dans les années 1850 parce qu'ils voulaient que ce soient les faibles Ottomans qui contrôlent le Moyen-Orient et leur donnent les droits de passage, plutôt que d'avoir à conduire une négociation similaire avec le puissant Empire russe) .

 Comme dans les années 1850 , un point clef dans cette lutte géopolitique est la Crimée et ses installations navales russes. Aujourd'hui, la flotte russe basée à Sébastopol croise sur la mer Noire et traverse le détroit du Bosphore jusqu’à Tartous, le port militaire de la Méditerranée en Syrie.

Comme dans les années 1850 , l'Occident s'inquiète de l'hégémonie russe au Moyen-Orient, la Syrie étant le point clef d'aujourd'hui. La Russie soutient le gouvernement Baas de Bachar al-Assad, alors que l'Occident soutient largement l'Armée syrienne libre (mais pas les affiliés d'Al-Qaïda parmi les rebelles). La Russie a également de meilleures relations avec l'Iran que ne le fait l'Occident.

Les parallèles sont approximatifs. Mais le rôle d'un grand port de la mer Noire dans les conflits entre l'Alliance atlantique et de la Russie demeure un élément stable de la géopolitique depuis plus d'un siècle et demi.

 

traduction utilitaire du blog Informed Comment de Juan Cole.