décidément, Benito Cereno reste un texte très pertinent à l'époque actuelle. Voici un autre article de GREG GRANDIN  (New York Times JAN. 18, 2014) sur l'actualité du livre.

Je suis tout à fait conscient que M. Grandin écrit des articles pour promouvoir son livre ; il n'empêche que l'éclairage qu'il donne à ce texte un peu oublié ne manque pas d'à-propos. Comme d'habitude,  vous trouverez le texte original en commentaire.

                       

En 2009 , peu de temps après l’élection de Barack Obama à la Maison Blanche, la librairie McNally Jackson à Manhattan a exposé une cinquantaine de livres que M. Obama avait lu jeune homme. Les titres étaient éclectiques, avec un bon nombre d'auteurs africains - américains, y compris Ralph Ellison, James Baldwin et Toni Morrison.

En tant que candidat , M. Obama a démontré une remarquable capacité rhétorique à se présenter à la fois comme un homme enraciné dans, et qui se libère des mondes créés par ces auteurs (habitant et échappant). Il a même pris modèle pour ses mémoires tant vantées, « Les Rêves de mon père », sur « L’homme invisible » Invisible Man le roman d'Ellison (1952). Mais là où le jeune et idéaliste héros (protagoniste) noir d'Ellison reste anonyme - le livre prend fin sur sa solitude dans son appartement souterrain - M. Obama a conquis la Maison Blanche, inaugurant ce que beaucoup à l'époque espéraient être une nouvelle Amérique «  post-raciale ».

Cet optimisme s'est révélé prématuré. Aujourd'hui, des slogans anti-Obama au langage raciste accompagnent les rassemblements du Tea Party, un drapeau confédéré est déployé devant la Maison Blanche pour protester contre le blocage du gouvernement.

En regardant en arrière, il y avait un livre à l'exposition McNally Jackson, négligé à l'époque, qui aurait pu nous aider à prévoir tout cela. Ce livre c’était Benito Cereno, un chef-d'œuvre bien oublié de Herman Melville. Dans le contexte politique chargé d'aujourd'hui, le message de la nouvelle de Melville vaut d’être entendu.

Benito Cereno raconte l'histoire d'Amasa Delano, un capitaine de la Nouvelle-Angleterre qui, dans le Pacifique Sud, passe toute la journée sur un navire espagnol en détresse transportant des dizaines d’Africains de l'Ouest qu’il croit être des esclaves. Ce n’en sont pas. À l'insu de Delano, ils s’étaient déjà soulevés, avaient abattu la plupart de l'équipage et exigé que le capitaine, Benito Cereno, les ramène au Sénégal. Après que Delano a abordé le navire (pour offrir son assistance), les Africains de l'Ouest gardent leur rébellion secrète en se comportant comme s’ils étaient encore esclaves. Leur chef, un homme du nom de Babo, fait semblant d'être le loyal serviteur de Cereno, tout en gardant en fait un œil sur lui .

Melville raconte les événements du point de vue d’un Delano désemparé, qui pendant la plus grande partie de la novella pensera que Cereno est en charge. Comme la journée avance, Delano se trouve de plus en plus obsédé par Babo et par l'affection apparente de l’africain de l'Ouest pour le capitaine espagnol. L’habitant de la Nouvelle-Angleterre, libéral dans ses sentiments et opposé à l'esclavage comme une question de cours , fantasme d'être servi par un serviteur personnel si dévoué et si gai..

Delano se croit un homme libre, et il définit sa liberté en opposition au visage souriant et ouvert de Babo, qu’il suppose ne pas avoir de vie intérieure, pas d'idées ni d’intérêts propres. Delano voit ce qu'il veut voir. Mais quand Delano découvre finalement la vérité - que Babo, en fait, exerce une discipline magistrale sur ses pensées intimes, et que c’est lui Delano qui est esclave de ses illusions - il répond avec violence sauvage.

Barack Obama a peut-être évité le sort du protagoniste de « Invisible Man », mais il n'a pas pu échapper à l'ombre de Babo. Il est Babo, ou du moins il l’est pur une partie importante de la population américaine - y compris pour de nombreux blancs de base du Parti républicain et du Tea Party qu'ils aident à faire élire.

Benito Cereno est basé sur un vrai incident historique, sur lequel j'ai entamé des recherches à peu près à l'époque où M. Obama a annoncé sa première candidature à la présidence. Depuis lors, j'ai été frappé par la persistance des craintes , qui ont commencé avant même son élection, que M. Obama ne soit pas ce qu'il paraît être : au lieu d'être un loyal serviteur de l’état, il mène un complot de gauche conçu  il ya des décennies pour détruire l'Amérique, ou si ce n'est pas ça, alors c’est un musulman en secret qui a l’intention de remplacer la Constitution par la loi islamique ; ou encore c’est un anti-colonialiste né kenyan qui veut venger son Afrique natale .

Aucun autre président américain n’aura dû faire face, avant même sa prise de fonctions, à une opposition convaincue de son illégitimité non seulement politique, mais existentielle. Pour réussir en tant que politicien, M. Obama a dû cultiver ce que beaucoup ont décrit comme une maîtrise presque surnaturelle de son moi intérieur. Il a dû devenir un « écran blanc », comme M. Obama lui-même l'a dit, sur lequel d'autres pourraient projettent leurs idéaux - tout comme Babo l’est pour Delano. Pourtant, cette maîtrise de soi intense semble être ce qui entraîne les détracteurs les plus fébriles du président dans la frénésie ; ils remplissent cet écran de haines profondes tirées du subconscient historique de l'Amérique.

Publié à la fin de 1855, quand les États-Unis virent à la guerre civile, Benito Cereno est l'une des histoires les plus désespérées de la littérature américaine. Amasa Delano représente une nouvelle forme de racisme, fondée non pas sur une doctrine théologique ou philosophique, mais plutôt sur un besoin irrationnel de mesurer sa liberté absolue à l’aune de la servilité absolue de l’autre. Il s'agit d'un racisme qui est né dans l'esclavage (born in chattel slavery) mais qui ne meurt pas avec l'esclavage (idem), évoluant au contraire vers le culte d'aujourd'hui de la suprématie de l’individu, qui, quoi qu’on fasse, n'arrive pas à se défaire de ses racines suprématistes blanches.

Cela contribue à expliquer ces drapeaux confédérés qui apparaissent lors des rassemblements conservateurs, ainsi que la raison pour laquelle des politiciens soutenus par le Tea Party comme Sarah Palin et Rand Paul amalgament les politiques fédérales qu'ils n'aiment pas à la servitude. (chattel bondage). Croire au «droit aux soins de santé », a dit un jour M. Paul, c’est dire, que « fondamentalement, vous croyez en l’esclavage (slavery) ».

Quant à M. Obama, il continue à susciter des fantasmes qui semblent tout droit tiré de l'imagination de Melville. Un conseiller républicain, dans le Michigan, a participé à une manifestation portant une image de la tête d'Obama décapité sur une pique, ce qui se trouve être le destin qui frappe Babo une fois sa ruse dévoilée. Un autre républicain a fait campagne pour un siège au Congrès de l’état de Floride avec une publicité TV montrant M. Obama en capitaine d'un navire négrier.

Il ya plus de 60 ans , Ralph Ellison a commencé Invisible Man avec une épigraphe tirée de Benito Cereno. C'est une question implorante que Delano pose à Cereno après que la révolte a été réprimée et que Babo a été exécuté :« Vous êtes sauvés ; qu’est-ce qui a projeté une telle ombre sur vous ? » [1]Bien qu’Ellison l’ait délibérément omise de son épigraphe, dans l'Amérique d'aujourd'hui, il est toujours utile de rappeler la réponse de Cereno : « le Nègre ».



[1] "You are saved, Don Benito," cried Captain Delano, more and more astonished and pained; "you are saved; what has cast such a shadow upon you?"

"The Negro."

Une précision : les cahiers de l'estran préparent une édition bilingue juxtalinéaire de Benito Cereno, la langue difficile, chargée de mots techniques, de Melville méritant une "lecture assistée". Les modalités (e-édition ou papier, date) en sont ... conjecturales.