le troisième Interlude des Vagues de Virginia Woolf, avec la traduction de Marguerite Yourcenar
III
The sun rose. Bars of yellow and green fell on the shore, gilding the ribs of the eaten-out boat and making the sea-holly and its mailed leaves gleam blue as steel. Light almost pierced the thin swift waves as they raced fan-shaped over the beach. The girl who had shaken her head and made aIl the jewels, the topaz, the aquamarine, the water-coloured jewels with sparks of fire in them, dance, now bared her brows and with wide-opened eyes drove a straight pathway over the waves.
Le soleil continuait à monter. Des raies jaunes et vertes tombaient sur le rivage, doraient les flancs du canot mangé des vers, mettaient une lueur bleu acier sur le chardon marin aux feuilles cuirassées. La lumière perçait presque de part en part les minces vagues rapides en forme d'éventail qui se poursuivaient sur la berge. La divine jeune fille qui, d'une secousse de sa tête, avait fait entrer en danse la topaze, l'aigue-marine, tous les joyaux couleur de mer et traversés d’étincelles, écartait maintenant ses cheveux de son front, et, les yeux grands ouverts, traçait un droit chemin sur les vagues.
Their quivering mackerel sparkling was darkened; they massed themselves; their green hollows deepened and darkened and might be traversed by shoals of wandering fish. As they splashed and drew back they left a black rim of twigs and cork on the shore and straws and sticks of wood, as if some light shallop had foundered and burst its sides and the sailor had swum to land and bounded up the cliff and left his frail cargo to be washed ashore.
Leur frémissement étincelant et tacheté s'obscurcissait ; elles ne formaient plus qu’une seule masse ; leurs gouffres verts devinrent plus profonds et plus sombres, traversés peut-être par des troupes de poissons errants. En se brisant, en reculant, elles laissaient derrière elles un cerne noir de brindilles et de morceaux de bouchon sur la plage, avec des brins de paille et des bouts de bois, comme si une légère barque pontée avait sombré, s'était brisée, et que le matelot, nageant vers le rivage et gravissant la falaise, avait abandonné au flot sa cargaison fragile.
In the garden the birds that had sung erratically and spasmodically in the dawn on that tree, on that bush, now sang together in chorus, shrill and sharp; now together, as if conscious of companionship, now alone as if to the pale blue sky. They swerved, all in one flight, when the black cat moved among the bushes, when the cook threw cinders on the ash heap and startled them. Fear was in their song, and apprehension of pain, and joy to be snatched quickly now at this instant. Also they sang emulously in the clear morning air, swerving high over the elm tree, singing together as they chased each other, escaping, pursuing, pecking each other as they turned high in the air.
Dans le jardin, les oiseaux qui, à l'aube, avaient chanté au hasard, spasmodiquement, sur tel arbre, sur tel buisson, pépiaient maintenant en chœur d'une voix claire, aiguë, tantôt tous ensemble, comme conscients de la présence de leurs compagnons, tantôt seuls, comme s'ils s’adressaient au pâle ciel bleu. Tous s'envolaient d’un seul coup d’aile, lorsque le chat noir rampait à travers les buissons, ou lorsque la cuisinière les effrayait en jetant des cendres sur le tas d'escarbilles. Leur chant était plein de crainte, et d'appréhension de la douleur, et du sentiment d'une joie qu'on doit en toute hâte arracher à l'instant. Puis, tous chantaient à qui mieux mieux dans l’air limpide du matin, volant très haut au-dessus des ormes, se poursuivant, fuyant, se pourchassant, se becquetant tout en tournoyant en plein espace.
And then tiring of pursuit and flight, lovelily they came descending, delicately declining, dropped down and sat silent on the tree, on the wall, with their bright eyes glancing, and their heads turned this way, that way; aware, awake; intensely conscious of one thing, one object in particular.
Ensuite, las de se poursuivre, las de voler, ils descendaient avec grâce, s'inclinaient doucement vers le sol, se posaient, et demeuraient silencieux sur un arbre, sur un mur, et leurs yeux brillants jetaient de vifs coups d’œil, et leurs têtes se tournaient çà et là, prodigieusement attentives, conscientes à l'excès de la présence d'un objet en particulier.
Perhaps it was a snail shell, rising in the grass like a grey cathedral, a swelling building burnt with dark rings and shadowed green by the grass. Or perhaps they saw the splendour of the flowers making a light of flowing purple over the beds, through which dark tunnels of purple shade were driven between the stalks.
Peut-être s'agissait-il d'une coquille d'escargot, s'élevant au milieu de l’herbe comme une cathédrale grise, comme un large bâtiment incendié marqué de cercles sombres, dans l'ombre verte des brins d'herbe, ou peut-être remarquaient-ils la splendeur des fleurs répandant sur les parterres leur fluide lumière rouge, tandis que l'espace situé entre les tiges formait une série de voûtes rougeâtres et sombres.
Or they fixed their gaze on the small bright apple leaves, dancing yet withheld, stiffly sparkling among the pink-tipped blossoms. Or they saw the rain drop on the hedge, pendent but not falling, with a whole house bent in it, and towering elms; or, gazing straight at the sun, their eyes became gold beads.
Ou bien, leur regard se fixait sur les petites feuilles brillantes du pommier, dansantes, mais réservées, raides et reluisantes parmi leurs fleurs teintées de rose. Ou bien, ils voyaient une goutte de pluie tomber sur la haie, et y rester suspendue sans s'en détacher, avec en elle l'image arrondie de la maison tout entière, et des ormes hauts comme des tours. Ou bien, ils contemplaient en face le soleil, et leurs yeux devenaient des grains d'or.
Now glancing this side, that side, they looked deeper, beneath the flowers, down the dark avenues into the unlit world where the leaf rots and the flower has fallen. Then one of them, beautifully darting, accurately alighting, spiked the soft, monstrous body of the defenceless worm, pecked again and yet again, and left it to fester. Down there among the roots where the flowers decayed, gusts of dead smells were wafted; drops formed on the bloated sides of swollen things.
Leurs yeux tournés de-çà, de-là, descendaient enfin plus bas, sous les branches, dans les sombres allées du ténébreux univers où les feuilles pourrissent et où les pétales tombent. Alors, l'un d'eux, plein d'un superbe élan, se posait avec soin sur le sol, embrochait du bec le corps monstrueux et mou d'un ver sans défense, le picorait par-ci par-là, et l'abandonnait à la pourriture. Là-bas, sous les racines, parmi les fleurs corrompues, des bouffées d'odeurs mortes s'exhalaient ; des gouttes se formaient sur le flanc gonflé et pustuleux des choses.
The skin of rotten fruit broke, and matter oozed too thick to run. Yellow excretions were exuded by slugs, and now and again an amorphous body with a head at either end swayed slowly from side to side. The gold-eyed birds darting in between the leaves observed that purulence, that wetness, quizzically. Now and then they plunged the tips of their beaks savagely into the sticky mixture. Now, too, the rising sun came in at the window, touching the red-edged curtain, and began to bring out circles and lines.
La peau des fruits pourris crevait, et du pus trop épais pour couler suintait de la fissure. Les limaces laissaient derrière elles des sécrétions jaunes, et parfois, çà et là, un corps informe rampait avec une tête à chaque bout. Les oiseaux aux yeux d'or s'élançaient sous les feuilles et contemplaient ironiquement cette purulence, cettemoiteur. De temps à autre, ils plongeaient sauvagement la pointe de leur bec dans ce gluant mélange. Enfin, le soleil arriva à la hauteur de la fenêtre, toucha le rideau bordé de rouge, et mit au jour des cercles et des lignes.
Now in the growing light its whiteness settled in the plate; the blade condensed its gleam. Chairs and cupboards loomed behind so that each was separate they seemed inextricably involved. The looking-glass whitened its pool upon the wall. The real flower on the window-sill was attended by a phantom flower. Yet the phantom was part of the flower, for when a bud broke free the paler flower in the glass opened a bud too.
La blancheur de la lumière naissante siégea au fond de l'assiette, son éclat se concentra dans le tranchant du couteau. Les fauteuils et les buffets se dessinèrent à l’arrière-plan, et, bien que séparés les uns des autres, ils semblaient inextricablement entrelacés. Contre le mur, l'étang du miroir se couvrit de blancheur. La fleur vivante sur le rebord de la fenêtre était escortée par un fantôme de fleur. Et pourtant, le fantôme faisait partie de la fleur véritable, car lorsqu'un bouton venait à éclore, un autre bouton tout pareil s'épanouissait aussi sur la fleur plus pâle du miroir.
The wind rose. The waves drummed on the shore, like turbaned warriors, like turbaned men with poisoned assegais who, whirling their charms on high, advance upon the feeding flocks, the white sheep.
Le vent se leva. Les vagues résonnèrent sur le rivage comme des tambours, semblables à des guerriers enturbannés, à des hommes enturbannés, qui brandissent leurs zagaies empoisonnées au-dessus de leur tête et se précipitent à la rencontre des moutons blancs.
Commentaires sur le troisième Interlude des Vagues de Virginia Woolf, avec la traduction de Marguerite Yourcenar
- Le creux de la vaguebonsoir Jean-ollivier,

Vous m'avez gentiment avertie qu'il y avait du nouveau sur le blog alors me voilà.
Je retrouve donc V.W., the Waves (et plus précisément un interlude)… et la traduction de M.Y.
Vous appréciez sa traduction semble-t-il, et moi toujours pas.
Essayant de ne pas me buter, je vous avais suggéré en juillet de nous donner aussi dans sa traduction un passage qui ne soit pas un des interludes, afin d'avoir un échantillon plus diversifié. Histoire de voir si mon insatisfaction était liée à la traduction de ces seuls interludes (qui présentent des difficultés et à mon sens des "tentations" particulières).
Je comprends bien que vous avez eu beaucoup d'autres activités, musicales notamment, depuis.
De mon côté j'ai aussi qq occupations.
Il me faudrait prendre beaucoup de temps pour faire la liste de mes désaccords ou de mes réticences.
Car pour moi la traduction n'est pas "magie" mais travail ; pas le mien, mais je connais cependant l'exercice pour l'avoir un peu pratiqué. Et quiconque l'a pratiqué sait aussi qu'en ce domaine la critique est facile, et forcément injuste car elle choisit sa cible à loisir, sans avoir eu à se "coltiner" laborieusement qq centaines de pages.
Mes réactions sont celles d'une agrégée d'anglais, et même si je n'enseigne plus depuis des années je dois en avoir gardé certains réflexes. Je m'étonne de certains choix (je me limiterai à qq ex.) : le chat qui "bouge" (ou se déplace) seulement en anglais se met à "ramper" en français. Là où la cuisinière ajoute des cendres encore chaudes sur le tas de cendres (donc des résidus récents sur des résidus anciens, les uns et les autres provenant d'un foyer domestique), étrangement en français ce sont des "escarbilles" qui se retrouvent de manière illogique en dessous — et j'ai en outre l'impression de me trouver non dans un jardin mais le long d'une ligne de chemin de fer.
Dans le même paragraphe, rendre "shrill and sharp" par "d'une voix claire, aiguë" fait disparaître toute sensation désagréable pour l'oreille — "perçant" ou "strident" auraient été plus proches du sens de "shrill".
On va trouver cela mesquin …
Bien sûr quand on lit le texte en français et seulement en français rien ne "saute aux yeux" ou ne choque l'oreille. Mais alors ne faisons pas semblant de nous intéresser au côté "technique" de la chose et ne prétendons pas en juger.
J'ajouterai qu'il y a de très, très nombreuses langues que je ne connais pas du tout (et qq unes que je ne connais pas suffisamment pour pouvoir me lancer dans une lecture en v.o.)
Je ne parle pas le danois, ni le tchèque, ni le hongrois, ni le japonais. Grâce aux traductions, grâce donc au travail des traducteurs, j’ai pu découvrir des œuvres dans ces langues — des œuvres qui comptent pour moi.
Toutefois je ne saurai jamais vraiment dans quelle mesure les œuvres que j’ai lues sont ou non semblables à celles que connaissent les locuteurs natifs. L’«expérience» que je fais de Sōseki Natsume, de Márai Sándor ou Kosztolanyi Dezsö ou de Kierkegaard est nécessairement incomplète, amputée, modifiée.
J'ai eu l'occasion de dire ici à quel point j'avais aimé Le traducteur kleptomane, Alouette, Anna la douce … mais d'après Eva Almassy (locutrice native) les traductions françaises laissent à désirer. J'ai été navrée de l'apprendre bien sûr — c'est terriblement frustrant. Faut-il pour autant ignorer toute critique ? - Elena, vous avez raison...... mais je ne pense pas avoir tort !

En fait, j'ai saisi manuellement, il y a longtemps, les Interludes. Leur côté expérimental, et surtout court, m'attirait. Les billets de Paul Edel et de Pierre Assouline m'ont donné l'occasion de les mettre en ligne, à un moment où le blog battait de l'aile. Et j'ai eu la flemme de ressaisir un chapitre "normal". Tout comme de ressaisir la traduction de Cécile Wasjbrot comme le demandait Christiane.
Je ne suis pas particulièrement attiré par la traduction des Vagues par M. Y. que je considère pas comme une grande traductrice. Son "fleuve profond" est assez médiore, sauvé par la préface. Cavafy lui va mieux, mais est-ce elle qui a réellement traduit ? J'ai acheté ses propres "Memoirs of Hadrian", pour voir comment elle s'y prenait : c'est bien plat.
Normal, on ne se traduit pas bien soi-même.
A mon niveau, j'en ai fait l'expérience à la banque : pas de problème pour rédiger en français ou en anglais, mais quasi impossible de m'auto-traduire.
Ce qui m'intéresse, c'est justement de susciter votre réaction négative ! Dénoncer le chat qui rampe, les escarbilles, tout ça dénote une lecture attentive de l'original, laquelle n'est possible en pratique que si on a les deux textes côte à côte. C'est pourquoi je ne présente pratiquement que des textes en bilingue.
A l'occasion, faites un tour sur la première Lettre portugaise ; la façon dont Rilke transpose le langage baroque français est intéressante, même si elle est critiquable.
On n'a pas besoin de connaître la langue source ; c'est comme à l'Opéra, on peut (on doit) écouter Janacek en tchèque, et lire les sur-titres !
Pour mes propres traductions, je ne peux que répéter ce que j'écrivais à propos des poèmes de H. Hesse : mon objectif, c'est d'imiter les barquettes de légumes "filmées" au supermarché ; ça n'a ni goût ni odeur, mais on voit à travers.
Le débat n'est pas clos .... - La femme aux rubans vertsVous n'avez pas à vous justifier, j-o, je n'étais pas énervée contre vous !

Une partie de mon agacement provenait sans doute de ce que je m'étais promis de ne plus laisser de commentaires sur les blogs.
Vous avez raison : sans le "rapprochement" des § en anglais et de leur traduction je n'aurais certainement pas fait l'effort d'y regarder d'aussi près.
Je sais que vous êtes dans une démarche de passeur.
Vous voyez le verre à moitié plein, je pleurniche sur le verre à moitié vide, en déplorant tout ce qui s'est perdu dans la traduction et qui faisait ma joie dans l'original. Et, pour filer lourdement la métaphore, je me dis que si l'Ersatz est insipide il sera mis de côté, on lui préfèrera une autre "boisson" puisque des milliers sont disponibles sur le marché. L'étiquette prestigieuse ne suffit pas si la satisfaction des papilles et de l'odorat est absente, si le breuvage est "plat" ou artificiel.
Cela doit me perturber de constater que je n'aurais sans doute pas apprécié certains auteurs si je n'avais eu accès à eux qu'en traduction. Comme pour toutes les rencontres, on mesure rétrospectivement le risque et l'on se dit: "à quoi ça tient …"
Et fatalement, comme je l'ai fait hier, on extrapole, et l'on se rend compte de tout ce que l'on rate (pas au sens de "ne pas avoir connaissance de l'existence de" mais à celui de l'incomplétude ou pis encore de la déformation des sensations). Il y a des amateurs de réductions pour piano, pourquoi pas, mais je n'aurais pas l'idée de regretter le "bon vieux temps" où l'on avait le plus souvent accès à la musique qu'à travers elles.
Quand il s'agit de traduire un article, le but étant clairement informatif, on ne perd généralement pas grand chose (et on apprend beaucoup car ce renouvellement des sources permet de sortir des sentiers battus).
Mais pour des œuvres que j'aime, la perte (de la voix, de la "chair" du texte, de la mélodie, du rythme) m'attriste profondément. Parce qu'on sait bien, tout de même, que l'on ne peut pas séparer "le fond" et "la forme" d'un texte littéraire.
Je me retrouve donc un peu ébahie lorsque je les entends louer précisément pour leur écriture ou leur style.
Bon, ça ne me regarde pas après tout.
Tout comme les théories définitives inspirées (ailleurs) par une première visite à une ville que je "fréquente" depuis une quarantaine d'années …
Mais alors qu'est-ce que je fais là ? À quoi bon parler dans le vide ?
S. L. Weiss :
http://www.youtube.com/watch?v=Hj2kgt653zE&feature=relmfu




