La durée de vie des énigmes diminue : l'énigme de Chloé vient de voler en éclats. Dans un tout autre genre, j'ai vu chez Pierre Assouline un commentaire de cneffpaysages que je cite :

vendredi  27.1.2012 Marcel Reich – Ranicki tenait un grand discours, un témoignage émouvant sur la journée du 22.7.1942 au ghetto de Varsovie, devant le Bundestag. Pour les germanophones, le texte du discours de Reich – Ranicki se trouve ici : http://www.bundestag.de/dokumente/textarchiv/2012/37432080_kw04_gedenkstunde/rede_ranicki.html
Dans paysages http://cneffpaysages.blog.lemonde.fr/2012/01/27/blognotice-27-1-2012/ un commentaire + quelques infimes passages du discours de Reich – Ranicki traduits en français !
Le discours de Reich-Ranicki fut vraiment un événement remarquable du Bundestag. Le témoinage de Reich – Ranicki mériterait une traduction complète en français ! Et surtout beaucoup de lecteurs et de lectrices !

Je m'y suis mis. Voilà le résultat.

 Le DISCOURS de Marcel REICH-RANICKI

Monsieur le Président,

Monsieur le Président du Bundestag,

Madame la Chancelière fédérale,

Monsieur le Président fédéral,

Monsieur le Président de la Cour constitutionnelle fédérale,

Mesdames et Messieurs, chers invités!

 C’est moi qui dois prononcer ici aujourd'hui le discours annuel pour le jour du souvenir des victimes du national-socialisme. Je ne parlerai pas en historien, mais en témoin, ou plus exactement en tant que survivant du ghetto de Varsovie. En 1938, j'ai été déporté de Berlin en Pologne. Jusqu'en 1940, les nazis firent d’une partie de la ville de Varsovie ce qu’ils appelleront plus tard le «quartier juif». C’est là que mes parents, mon frère et finalement moi-même avons vécu. Et c’est là que j'ai rencontré ma femme.

 Depuis le printemps 1942, des incidents, des actions, et des rumeurs s’étaient accumulés, qui témoignaient d’un changement général planifié des conditions dans le ghetto. Les 20 et 21 Juillet, il devint clair pour tous que le pire était imminent pour le ghetto. Plusieurs personnes furent abattues dans la rue, nombreux furent ceux qui furent arrêtés comme otages, y compris des cadres et des membres du «Judenrat». Populaires les membres du «Judenrat», c'est à dire les plus hauts fonctionnaires dans le ghetto ? En aucun cas. Néanmoins, la population fut ébranlée: On comprit l'arrestation brutale comme un sombre présage, qui s'appliquait à tous ceux qui vivaient derrière les murs.

 Le 22 Juillet arrivèrent à l'édifice principal du "Judenrat" quelques voitures particulières et deux camions avec des soldats. Le bâtiment fut cerné. Des voitures sortirent une quinzaine de SS, parmi lesquels certains officiers supérieurs. Certains restèrent en bas, d'autres se précipitèrent à l'étage, à la recherche du bureau du président, Adam Czerniakow.

 Dans tout le bâtiment il se fit un silence soudain, un silence oppressant. Il était probable, soupçonnions nous, que d’autres otages avaient été arrêtés. En fait, apparut aussitôt l’adjoint de Czerniakow, qui courait de pièce en pièce pour faire part des instructions : tous les membres présents du "Judenrat" devaient se rendre immédiatement chez le Président. Un peu plus tard l'adjoint revint : En outre, tous les chefs de service devraient se rendre au bureau du président. Nous avons supposé que le nombre requis d'otages dépassait apparemment le nombre de membres du «Judenrat» (la plupart avaient déjà été arrêtés la veille) qui se trouvaient dans le bâtiment.

 Peu de temps après l'adjoint vint pour la troisième fois : j’étais maintenant appelé chez le président, j’étais maintenant bien sur la liste, et je me suis dit en moi-même, c’est pour compléter le nombre d'otages. Mais j'avais tort. En tout cas, j'ai pris, comme d'habitude, quand je me rendais chez Czerniaków, un bloc pour écrire et deux crayons. Dans les couloirs, j'ai vu des gardes lourdement armés. La porte du bureau de Czerniakow était, contrairement à l'habitude, ouverte.

Il se tenait, entouré par plusieurs officiers SS de haut rang, derrière son bureau. Était-il arrêté? Quand il m'a vu, il se tourna vers l'un des officiers SS, c’était un gros homme chauve - il était à la tête du "commando d'extermination", général, dénommé ‘’section Reinhard’’ à la SS et chef de la police, c’était le SS-Sturmbannführer Höfle. Je lui fus présenté par Czerniaków, avec les mots: «C’est mon meilleur correspondant, mon meilleur traducteur." Ainsi donc je n’avais pas été appelé en tant qu’otage.

 Höfle voulu savoir si je pouvais prendre en sténo. Quand j’ai dit non, il m'a demandé si j'étais capable d'écrire assez vite pour noter le compte rendu de  la session qui allait avoir lieu immédiatement. J'ai simplement dit oui. Il ordonna de préparer la salle de conférence adjacente. D'un côté de la longue table rectangulaire, prirent place huit officiers SS, parmi eux Höfle, qui était président. De l'autre se tenaient les Juifs: à côté de Czerniaków les cinq ou six membres du «Judenrat» qui n’avaient toujours pas été arrêtés, ainsi que le commandant du Service d'ordre juif, le secrétaire général du «Judenrat» et moi, en tant que secrétaire de séance.

 Aux deux portes menant à la salle de conférence des gardes furent postés. Ils n’avaient, je pense, qu'un seul but : répandre la peur et la terreur. Les fenêtres qui donnaient sur la rue étaient grandes ouvertes, par cette journée chaude et très agréable.

Donc je pus entendre exactement comment les SS qui attendaient à l'extérieur de la maison dans leurs voitures passaient le temps: Ils devaient avoir un gramophone dans la voiture, un appareil transportable probablement, et ils écoutaient de la musique, et même pas de la mauvaise. C’était des valses de Johann Strauss, qui n'était certainement pas un vrai Aryen. Les SS ne pouvaient pas le savoir, parce que Goebbels avait complètement occulté l'origine raciale impure de son compositeur préféré.

 Höfle ouvrit la séance en disant: .. «C’est en ce jour que commence la relocalisation des Juifs de Varsovie, il est bien connu de vous qu'il ya trop de Juifs». Vous, le «Judenrat, je vous charge de cette opération. Si elle est réalisée exactement, les otages seront libérés, sinon vous serez tous pendus là-bas. " Il a montré de la main l'aire de jeux pour enfants sur le côté opposé de la route. C’était un jardin vraiment joli, vu les conditions du ghetto, qui avait été inauguré il ya quelques semaines: Un orchestre avait joué, les enfants avaient dansé et fait de la gymnastique, et on avait, comme d'habitude, tenu des discours.

 Et maintenant Höfle menaçait de pendre sur ce terrain de jeux la totalité du "Judenrat" et des juifs présents dans la salle de conférence. Nous flairions que cet homme costaud, dont j’estimais l'âge à quarante ans au moins - en réalité il n’avait que 31 ans -., n'aurait pas eu le moindre état d’âme à nous faire fusiller immédiatement voire à nous faire pendre .

Déjà son allemand (d'ailleurs, incontestablement teinté d’autrichien ) témoignait de la sauvagerie et de la vulgarité de cet officier SS.

 Autant Höfle avait démarré la réunion sur un ton impudent et sadique autant il a dicté d’un ton neutre un texte qu’il avait apporté, intitulé "ouvertures et exigences pour le« Judenrat » ". À vrai dire, sa lecture était quelque peu laborieuse et balourde, parfois hésitante : il n'avait ni écrit, ni relu le document, il ne le connaissait que superficiellement. Le silence dans la salle était effrayant, rendu encore plus épais du fait du bruit : le bruit de ma vieille machine à écrire, le cliquetis de l’appareil des officiers SS qui prenaient des photos à tour de bras, et aussi venant d'une certaine distance, le climat calme et doux du Beau Danube bleu. Ces officiers SS, photographes frénétiques, savaient-ils qu'ils participaient à un processus historique?

 De temps en temps Höfle me jetait un regard, pour s'assurer que je suis suivais. Oui, je suivais, j'ai écrit que «toutes les personnes juives" qui vivaient à Varsovie, «indépendamment de l'âge et du sexe," seraient relocalisées à l'Est. Que signifiait ici le mot «relocalisation»? Qu'entendait-on par le mot «Est», à quelles fins les Juifs de Varsovie devaient-ils y être menés? (voir le commentaire d'Elena et la note en fin, note J-o) Le "ouvertures et exigences pour le« Judenrat » de Höfler n’en disait rien.

 Mais six groupes furent répertoriés, qui seraient exclus de la relocalisation— ça comprenait tous les juifs valides qui devaient être encasernés, toutes les personnes qui étaient employées par les autorités ou par des entreprises allemandes ou qui appartenaient au personnel du «Judenrat» et à celui des hôpitaux juifs. Une phrase me fit tout à coup tendre l’oreille: Les femmes et les enfants de ces personnes ne seraient pas relocalisés non plus.

 En dessous, on avait mis un autre disque: Non, ce n’était pas bruyant, mais très clairement on pouvait entendre la valse joyeuse de « Aimer, boire et chanter». Je me suis dit : La vie continue, la vie des non-juifs. Et je pensais à celle qui était maintenant occupée dans un petit appartement à une œuvre graphique, j'ai pensé à Tosia, qui n'avait jamais été engagée, et donc n'avait pas été exclue de la relocalisation.

 Höfle a continué de dicter. Maintenant il était précisé que les relocalisés étaient autorisés à emporter quinze kilogrammes de bagages ainsi que «tous leurs objets de valeur, argent, bijoux, or, etc." Autorisés à prendre ou tenus de prendre? – me suis-je dit. Ce même jour, le 22 Juillet 1942, le service d'ordre juif, qui avait pour mission de mener à bien le projet de relocalisation sous la supervision du «Judenrat», devait amener 6000 Juifs à une ligne de chemin de fer avoisinante, une gare de triage. De là, partaient les trains vers l'Est. Mais personne encore ne savait où ces transports menaient, ni ce qui attendait les relocalisés.

 Dans la dernière section de « ouvertures et restrictions » il était fait part de ce qui menaçait ceux qui essaieraient «de contourner ou d'interférer avec les mesures de r relocalisation." Il y avait une seule punition, qui revenait à la fin de chaque phrase comme un refrain: «... sera fusillé."

 Quelques instants plus tard, les officiers SS ont quitté le bâtiment avec leur escorte. A peine étaient-ils partis, que le silence de mort s'est presque en un éclair transformé en bruit et en tumulte : les nombreux employés du «Judenrat» et les nombreux demandeurs en attente n’avaient pas encore connaissance des nouvelles dispositions. Mais il semblait qu'ils savaient déjà ou pressentaient ce qui venait d'arriver – que sur la plus grande ville juive d’Europe, le verdict avait été prononcé : la peine de mort.

 Je suis allé immédiatement à mon bureau, parce qu'une partie de "ouvertures et exigences" dicté par Höfle devait être placardée sous quelques heures dans tout le ghetto. J'ai dû immédiatement faire face à la traduction en polonais. J'ai lentement dicté le texte allemand, que ma collègue polonaise Gustawa Jarecka a immédiatement tapé à la machine en polonais.

 C’est ainsi, Gustawa Jarecka, que c’est moi qui vous auri dicté, le 22 Juillet 1942, la condamnation à mort que les SS avaient fait tomber sur les Juifs de Varsovie.

 Quand je suis arrivé à la liste des catégories de personnes qui devaient être exclues de la relocalisation, suivie de la phrase que cette disposition s’appliquait aux épouses, Gustawa s’est arrêtée de taper le texte en polonais et a dit, sans lever les yeux de sa machine, rapidement et calmement: "Vous devriez épouser Tosia aujourd'hui."

 Immédiatement après la dictée, j'ai envoyé un message à Tosia : je lui ai demandé de venir directement me voir et d’apporter son certificat de naissance. Elle est venue immédiatement et elle était assez agitée, parce que la panique dans les rues était contagieuse. Je suis vite allé avec elle au rez-de-chaussée, au département historique du «Judenrat» où travaillait un théologien avec lequel j'avais déjà discuté de la question. Quand j’ai dit à Tosia que nous allons nous marier maintenant, elle n'a été que modérément surprise et elle a approuvé de la tête.

 Le théologien qui était autorisé à exercer les fonctions de rabbin, n'a fait aucune difficulté, deux fonctionnaires qui étaient occupés dans la pièce voisine, ont servi de témoins, la cérémonie fut courte, et bientôt nous eûmes un certificat dans les mains, selon lequel nous étions mariés depuis le 7 mars. Si j'ai embrassé Tosia dans la précipitation et l’excitation, je ne me souviens pas. Mais je sais très bien quel sentiment est venu nous submerger : la peur - la peur de ce qui allait se passer dans les prochains jours. Et je me souviens encore du mot de Shakespeare qui m'est venu alors à l’esprit: «Vit-on jamais une femme courtisée sur un tel coup de tête ?

 Le même jour, le 22 Juillet, j'ai vu Adam Czerniaków pour la dernière fois. J'étais venu à son bureau afin de lui présenter le texte polonais de l'annonce, qui était conforme au sens de l’instruction en allemand, devait informer d’ici quelques heures la population du ghetto sur la délocalisation. Même maintenant, il était plus sérieux et contrôlé que jamais.

 Après avoir survolé le texte, il a fait quelque chose d’assez inhabituel : il a corrigé la signature. Comme d'habitude, elle était libellée: «Le président du Judenrat de Varsovie - Dipl.Ing A. Czerniaków » Il l’a barrée et il a écrit à la place : « Le Judenrat de Varsovie » Il ne voulait pas être seul à porter la responsabilité de la peine de mort annoncée sur l'affiche.

 Dès le premier jour de la relocalisation il fut clair pour Czerniaków qu'il n’avait littéralement plus rien à dire. En début d'après midi nous vîmes que la milice, quelque empressement qu’elle y ait mis, était incapable d'apporter à la SS le nombre requis de Juifs pour la journée à la gare de triage. Du coup, des groupes armés jusqu’aux dents en uniforme SS - non pas des Allemands, mais des Lettons, des Lituaniens et des Ukrainiens, envahirent le ghetto. Immédiatement ils ouvrirent le feu avec des mitrailleuses et rabattirent tous les habitants des immeubles situés à proximité de la gare de triage, sans exception.

 Dans les heures tardives de l'après-midi du 23 Juillet le nombre pour la journée de 6000 Juifs demandés par le "groupe Reinhard" pour la  gare de triage fut atteint. Néanmoins, peu après dix-huit heures, deux officiers de ce «groupe Reinhard» se présentèrent dans la maison du «Judenrat». Ils voulaient parler à Czerniaków. Il n'était pas présent, il était dans son appartement. Déçus, ils s’attaquèrent à l'équipe des employés du « Judenrat » à coups de cravache, qu'ils avaient toujours à portée de main. Ils beuglaient que le président vienne tout de suite. Czerniaków fut bientôt sur place.

 La conversation avec les deux agents de la SS fut courte, et ne dura que quelques minutes. Son contenu se trouve dans une note découverte dans le bureau de Czerniakow : Les SS exigeait de lui qu'il augmente le nombre de Juifs amenés à la gare de triage et de le porter à 10 000 le lendemain - et ensuite à 7000 par jour. Il ne s’agissait là en aucun cas de chiffres déterminés arbitrairement. Au contraire, ils semblent fondés sur le nombre de wagons à bestiaux disponibles, qui devaient certainement être complètement remplis.

 Peu de temps après que les deux officiers SS eurent quitté son bureau, Czerniaków appela une employée. Il lui demanda de lui apporter un verre d'eau.

 Un peu plus tard, le caissier du « Judenrat », qui par hasard se trouvait près du bureau de Czerniakow, entendit le téléphone sonner à répétition sans que personne ne décroche. Il ouvrit la porte et vit le cadavre du président du «Judenrat» de Varsovie. Sur son bureau, il y avait une bouteille de cyanure vide et un verre d'eau à moitié plein.                                                     

Sur la table il y avait aussi deux courtes lettres. L'un destiné à la femme de Czerniakow, précisait : « Ils me demandent de tuer les enfants de mon peuple de mes propres mains ; je n'ai pas d'autre choix que de mourir. » L'autre lettre est adressée au Judenrat de Varsovie. On y lit: « J'ai décidé de m’effacer. Ne considérez pas cela comme un acte de lâcheté ou une fuite. Je suis impuissant, mon cœur se brise de tristesse et de pitié, je ne peux plus supporter cela. Mon acte fera reconnaître à tous la vérité ... et peut-être mettre l'action sur la bonne voie  ... »

 Le ghetto apprit le suicide de Czerniakow le lendemain - tôt le matin. Tout le monde fut choqué, même ses détracteurs, ses adversaires et ses ennemis. Ils comprirent son acte comme il l’avait prévu : comme un signe, comme un signal que la situation des Juifs de Varsovie était désespérée.

 Silencieusement et simplement il s’est effacé. Incapable de combattre les Allemands, il a refusé d'être leur outil. C’était un homme de principes, un intellectuel qui croyait en des idéaux élevés. C’est à ces principes et à ces idéaux qu'il a voulu rester fidèle, même en un temps inhumain et dans des circonstances à peine imaginables.

 Commencée dans la matinée du 22 Juillet 1942, la déportation des Juifs de Varsovie à Treblinka se poursuivit jusqu'à la mi-septembre. Ce qu’on a appelé la relocalisation des Juifs, n’était qu’une évacuation - l'évacuation de Varsovie. Elle n'avait qu'un seul but, qu'un seul objectif: la mort.

à noter que j'ai traduit "Umsiedlung" par relocalisation sans guillemets ; un choix contestable, qui s'appuie sur l'idée qu'en 1942, le vrai sens d'Umsiedlung n'était pas connu, surtout pas des lecteurs du ghetto.

J'avais traduit bringen par "apporter" : Elena suggère "amener, conduire". J'ai choisi l'ambigu "mener".

Tous ceux qui sont intéressés par ces questions de traduction se doivent de lire LTI, la langue du III ème Reich, le livre de Viktor Klemperer