Pourquoi un débat sur l'identité nationale lancé par un gouvernement est-il inacceptable?...

D'abord Lévi-Strauss...
Comme le rappelait odradek, Claude Lévi-Strauss, en 2005, prononçait un discours mettant en garde contre les dérives de politiques étatiques se fondant sur des principes d'identité nationale. "J'ai connu une époque où l'identité nationale était le seul principe concevable des relations entre les Etats. On sait quels désastres en résultèrent", disait-il. Pour Philippe Descola, professeur au Collège de France et qui a succédé à Claude Lévi-Strauss à la tête du laboratoire d'anthropologie sociale, "c'est la double expérience, personnelle et politique d'un côté et d'ethnologue de l'autre, qui a conduit Lévi-Strauss à récuser et vivement critiquer l'accaparement, par des Etats, de l'identité nationale".

Ensuite, si je réfléchis à l'identité nationale, je pense, avec Holderlin, que ce qui m'est le plus proche c'est ce qui m'est étranger". Et voilà la problématique de l'identité qui, loin d'être définissable, est un processus, un processus de "désidentification" et de "réidentification", d'adoption et de rejet dont le vecteur principal est le langage (Ici la langue française). Et c'est là, la fonction des pouvoirs publics, maintenir la vitalité et la possibilité des processus. On pourrait dire qu'il en va de l'identité comme de l'individuation, elle n'est que processus (Cf Gilbert Simondon).
L'identité est, en fait, à concevoir comme une langue (quoi de plus proche et pourtant d'étranger que sa langue, quoi de plus dangereusement enfermant et de plus potentiellement ouvert que sa langue?) Et depuis quand pourrait-on en laisser le soin à l'Etat?

Quand un Etat, quel qu'il soit, s'empare de cette question de l'identité, il est, soit cynique (récupération d'un électorat, ici celui du Front National) soit déjà à tendance totalitaire. La glaciation ou la fixation de l'identité dans une définition aboutit, volens nolens, à pointer l'autre, l'autre non pas comme moi potentiel ni comme altérité radicale mais comme non moi (avec le risque (recherché) d'un non moi rejeté en tant que barbare). Or, méfions-nous là encore, Lévi-Strauss, dans "Race et histoire" :
"Le barbare est d'abord celui qui croit à la barbarie". Définir l'identité nationale devient, de fait, immédiatement un nationalisme...

Sauf à considérer que d'un mauvais débat, il peut naître du bon (espérance d'une relance des processus après la mise à plat mais je vois difficilement comment?) ou que le niveau de délitement du social  et les craintes de la mondialisation ont atteint un seuil tel qu'il soit devenu inévitable d'en passer par là, le débat sur l'identité nationale n'est qu'un symptôme de crise, de mal-être, le "jeu" d'un gouvernement toujours prompt à titiller le tabou de l'inceste (malgré ce que nous savons qu'il a d'essentiel) et pas l'ombre de l'esquisse d'une solution. C'est un peu un gros bouton que l'on traite en débattant sur lui au lieu, par faute de "savoir comment faire", de permettre la mise en place de réels dispositifs qui en supprimerait la problématique (dans sa composante étatique) en la laissant s'opérer dans les relations inter et extra-individuelles qui la constituent (l'identité)...

La position que j'adopte sur ce sujet prend sa source aux fondements de la philosophie occidentale. C'est bien face à l'instrumentalisation de l'identité nationale que la pensée et l'esprit doivent, de nouveau, se battre hic et nunc tout comme Platon, en son temps, a lutté contre l'instrumentalisation de l'écriture que professaient les sophistes.

Je me demande d'ailleurs si l'identité nationale ne peut pas être traitée comme Platon traite de l'écriture dans son "Phèdre", c'est à dire comme un pharmakon (à la fois poison ET remède ET bouc émissaire). Ce qui reviendrait, non pas à la définir, mais à la mettre au centre d'une cure, au sens latin du terme, donc d'un système de soins des processus qui la constituent.

P.S. : Je serais ravi que quelqu'un vienne m'apporter quelques lumières sur "L'identité de la France" de Fernand Braudel que je n'ai pas lu.