le discours de Marcel Reich Ranicki du 27 janvier
La durée de vie des énigmes diminue : l'énigme de Chloé vient de voler en éclats. Dans un tout autre genre, j'ai vu chez Pierre Assouline un commentaire de cneffpaysages que je cite
vendredi 27.1.2012 Marcel Reich – Ranicki tenait un grand discours, un témoignage émouvant sur la journée du 22.7.1942 au ghetto de Varsovie, devant le Bundestag. Pour les germanophones, le texte du discours de Reich – Ranicki se trouve ici :
http://www.bundestag.de/dokumente/textarchiv/2012/37432080_kw04_gedenkstunde/rede_ranicki.html
Dans paysages http://cneffpaysages.blog.lemonde.fr/2012/01/27/blognotice-27-1-2012/ un commentaire + quelques infimes passages du discours de Reich – Ranicki traduits en français ! Le discours de Reich-Ranicki fut vraiment un événement remarquable du Bundestag. Le témoinage de Reich – Ranicki mériterait une traduction complète en français ! Et surtout beaucoup de lecteurs et de lectrices !
Je m'y suis mis. Voilà le résultat.
Monsieur le Président,
Monsieur le Président du Bundestag,
Madame la Chancelière fédérale,
Monsieur le Président fédéral,
Monsieur le Président de la Cour constitutionnelle fédérale,
Mesdames et Messieurs, chers invités!
C’est moi qui dois prononcer ici aujourd'hui le discours annuel pour le jour du souvenir des victimes du national-socialisme. Je ne parlerai pas en historien, mais en témoin, ou plus exactement en tant que survivant du ghetto de Varsovie. En 1938, j'ai été déporté de Berlin en Pologne. Jusqu'en 1940, les nazis firent d’une partie de la ville de Varsovie ce qu’ils appelleront plus tard le «quartier juif». C’est là que mes parents, mon frère et finalement moi-même avons vécu. Et c’est là que j'ai rencontré ma femme.
Depuis le printemps 1942, des incidents, des actions, et des rumeurs s’étaient accumulés, qui témoignaient d’un changement général planifié des conditions dans le ghetto. Les 20 et 21 Juillet, il devint clair pour tous que le pire était imminent pour le ghetto. Plusieurs personnes furent abattues dans la rue, nombreux furent ceux qui furent arrêtés comme otages, y compris des cadres et des membres du «Judenrat». Populaires les membres du «Judenrat», c'est à dire les plus hauts fonctionnaires dans le ghetto ? En aucun cas. Néanmoins, la population fut ébranlée: On comprit l'arrestation brutale comme un sombre présage, qui s'appliquait à tous ceux qui vivaient derrière les murs.
Le 22 Juillet arrivèrent à l'édifice principal du "Judenrat" quelques voitures particulières et deux camions avec des soldats. Le bâtiment fut cerné. Des voitures sortirent une quinzaine de SS, parmi lesquels certains officiers supérieurs. Certains restèrent en bas, d'autres se précipitèrent à l'étage, à la recherche du bureau du président, Adam Czerniakow.
Dans tout le bâtiment il se fit un silence soudain, un silence oppressant. Il était probable, soupçonnions nous, que d’autres otages avaient été arrêtés. En fait, apparut aussitôt l’adjoint de Czerniakow, qui courait de pièce en pièce pour faire part des instructions : tous les membres présents du "Judenrat" devaient se rendre immédiatement chez le Président. Un peu plus tard l'adjoint revint : En outre, tous les chefs de service devraient se rendre au bureau du président. Nous avons supposé que le nombre requis d'otages dépassait apparemment le nombre de membres du «Judenrat» (la plupart avaient déjà été arrêtés la veille) qui se trouvaient dans le bâtiment.
Peu de temps après l'adjoint vint pour la troisième fois : j’étais maintenant appelé chez le président, j’étais maintenant bien sur la liste, et je me suis dit en moi-même, c’est pour compléter le nombre d'otages. Mais j'avais tort. En tout cas, j'ai pris, comme d'habitude, quand je me rendais chez Czerniaków, un bloc pour écrire et deux crayons. Dans les couloirs, j'ai vu des gardes lourdement armés. La porte du bureau de Czerniakow était, contrairement à l'habitude, ouverte.
Il se tenait, entouré par plusieurs officiers SS de haut rang, derrière son bureau. Était-il arrêté? Quand il m'a vu, il se tourna vers l'un des officiers SS, c’était un gros homme chauve - il était à la tête du "commando d'extermination", général, dénommé ‘’section Reinhard’’ à la SS et chef de la police, c’était le SS-Sturmbannführer Höfle. Je lui fus présenté par Czerniaków, avec les mots: «C’est mon meilleur correspondant, mon meilleur traducteur." Ainsi donc je n’avais pas été appelé en tant qu’otage.
Höfle voulu savoir si je pouvais prendre en sténo. Quand j’ai dit non, il m'a demandé si j'étais capable d'écrire assez vite pour noter le compte rendu de la session qui allait avoir lieu immédiatement. J'ai simplement dit oui. Il ordonna de préparer la salle de conférence adjacente. D'un côté de la longue table rectangulaire, prirent place huit officiers SS, parmi eux Höfle, qui était président. De l'autre se tenaient les Juifs: à côté de Czerniaków les cinq ou six membres du «Judenrat» qui n’avaient toujours pas été arrêtés, ainsi que le commandant du Service d'ordre juif, le secrétaire général du «Judenrat» et moi, en tant que secrétaire de séance.
Aux deux portes menant à la salle de conférence des gardes furent postés. Ils n’avaient, je pense, qu'un seul but : répandre la peur et la terreur. Les fenêtres qui donnaient sur la rue étaient grandes ouvertes, par cette journée chaude et très agréable.
Donc je pus entendre exactement comment les SS qui attendaient à l'extérieur de la maison dans leurs voitures passaient le temps: Ils devaient avoir un gramophone dans la voiture, un appareil transportable probablement, et ils écoutaient de la musique, et même pas de la mauvaise. C’était des valses de Johann Strauss, qui n'était certainement pas un vrai Aryen. Les SS ne pouvaient pas le savoir, parce que Goebbels avait complètement occulté l'origine raciale impure de son compositeur préféré.
Höfle ouvrit la séance en disant: .. «C’est en ce jour que commence la relocalisation des Juifs de Varsovie, il est bien connu de vous qu'il ya trop de Juifs». Vous, le «Judenrat, je vous charge de cette opération. Si elle est réalisée exactement, les otages seront libérés, sinon vous serez tous pendus là-bas. " Il a montré de la main l'aire de jeux pour enfants sur le côté opposé de la route. C’était un jardin vraiment joli, vu les conditions du ghetto, qui avait été inauguré il ya quelques semaines: Un orchestre avait joué, les enfants avaient dansé et fait de la gymnastique, et on avait, comme d'habitude, tenu des discours.
Et maintenant Höfle menaçait de pendre sur ce terrain de jeux la totalité du "Judenrat" et des juifs présents dans la salle de conférence. Nous flairions que cet homme costaud, dont j’estimais l'âge à quarante ans au moins - en réalité il n’avait que 31 ans -., n'aurait pas eu le moindre état d’âme à nous faire fusiller immédiatement voire à nous faire pendre .
Déjà son allemand (d'ailleurs, incontestablement teinté d’autrichien ) témoignait de la sauvagerie et de la vulgarité de cet officier SS.
Autant Höfle avait démarré la réunion sur un ton impudent et sadique autant il a dicté d’un ton neutre un texte qu’il avait apporté, intitulé "ouvertures et exigences pour le« Judenrat » ". À vrai dire, sa lecture était quelque peu laborieuse et balourde, parfois hésitante : il n'avait ni écrit, ni relu le document, il ne le connaissait que superficiellement. Le silence dans la salle était effrayant, rendu encore plus épais du fait du bruit : le bruit de ma vieille machine à écrire, le cliquetis de l’appareil des officiers SS qui prenaient des photos à tour de bras, et aussi venant d'une certaine distance, le climat calme et doux du Beau Danube bleu. Ces officiers SS, photographes frénétiques, savaient-ils qu'ils participaient à un processus historique?
De temps en temps Höfle me jetait un regard, pour s'assurer que je suis suivais. Oui, je suivais, j'ai écrit que «toutes les personnes juives" qui vivaient à Varsovie, «indépendamment de l'âge et du sexe," seraient relocalisées à l'Est. Que signifiait ici le mot «relocalisation»? Qu'entendait-on par le mot «Est», à quelles fins les Juifs de Varsovie devaient-ils y être apportés? Le "ouvertures et exigences pour le« Judenrat » "de Höfler n’en disait rien.
Mais six groupes furent répertoriés, qui seraient exclus de la relocalisation— ça comprenait tous les juifs valides qui devaient être encasernés, toutes les personnes qui étaient employées par les autorités ou par des entreprises allemandes ou qui appartenaient au personnel du «Judenrat» et à celui des hôpitaux juifs. Une phrase me fit tout à coup tendre l’oreille: Les femmes et les enfants de ces personnes ne seraient pas relocalisés non plus.
En dessous, on avait mis un autre disque: Non, ce n’était pas bruyant, mais très clairement on pouvait entendre la valse joyeuse de « Aimer, boire et chanter». Je me suis dit : La vie continue, la vie des non-juifs. Et je pensais à celle qui était maintenant occupée dans un petit appartement à une œuvre graphique, j'ai pensé à Tosia, qui n'avait jamais été engagée, et donc n'avait pas été exclue de la relocalisation.
Höfle a continué de dicter. Maintenant il était précisé que les relocalisés étaient autorisés à emporter quinze kilogrammes de bagages ainsi que «tous leurs objets de valeur, argent, bijoux, or, etc." Autorisés à prendre ou tenus de prendre? – me suis-je dit. Ce même jour, le 22 Juillet 1942, le service d'ordre juif, qui avait pour mission de mener à bien le projet de relocalisation sous la supervision du «Judenrat», devait amener 6000 Juifs à une ligne de chemin de fer avoisinante, une gare de triage. De là, partaient les trains vers l'Est. Mais personne encore ne savait où ces transports menaient, ni ce qui attendait les relocalisés.
Dans la dernière section de « ouvertures et restrictions » il était fait part de ce qui menaçait ceux qui essaieraient «de contourner ou d'interférer avec les mesures de r relocalisation." Il y avait une seule punition, qui revenait à la fin de chaque phrase comme un refrain: «... sera fusillé."
Quelques instants plus tard, les officiers SS ont quitté le bâtiment avec leur escorte. A peine étaient-ils partis, que le silence de mort s'est presque en un éclair transformé en bruit et en tumulte : les nombreux employés du «Judenrat» et les nombreux demandeurs en attente n’avaient pas encore connaissance des nouvelles dispositions. Mais il semblait qu'ils savaient déjà ou pressentaient ce qui venait d'arriver – que sur la plus grande ville juive d’Europe, le verdict avait été prononcé : la peine de mort.
Je suis allé immédiatement à mon bureau, parce qu'une partie de "ouvertures et exigences" dicté par Höfle devait être placardée sous quelques heures dans tout le ghetto. J'ai dû immédiatement faire face à la traduction en polonais. J'ai lentement dicté le texte allemand, que ma collègue polonaise Gustawa Jarecka a immédiatement tapé à la machine en polonais.
C’est ainsi, Gustawa Jarecka, que c’est moi qui vous auri dicté, le 22 Juillet 1942, la condamnation à mort que les SS avaient fait tomber sur les Juifs de Varsovie.
Quand je suis arrivé à la liste des catégories de personnes qui devaient être exclues de la relocalisation, suivie de la phrase que cette disposition s’appliquait aux épouses, Gustawa s’est arrêtée de taper le texte en polonais et a dit, sans lever les yeux de sa machine, rapidement et calmement: "Vous devriez épouser Tosia aujourd'hui."
Immédiatement après la dictée, j'ai envoyé un message à Tosia : je lui ai demandé de venir directement me voir et d’apporter son certificat de naissance. Elle est venue immédiatement et elle était assez agitée, parce que la panique dans les rues était contagieuse. Je suis vite allé avec elle au rez-de-chaussée, au département historique du «Judenrat» où travaillait un théologien avec lequel j'avais déjà discuté de la question. Quand j’ai dit à Tosia que nous allons nous marier maintenant, elle n'a été que modérément surprise et elle a approuvé de la tête.
Le théologien qui était autorisé à exercer les fonctions de rabbin, n'a fait aucune difficulté, deux fonctionnaires qui étaient occupés dans la pièce voisine, ont servi de témoins, la cérémonie fut courte, et bientôt nous eûmes un certificat dans les mains, selon lequel nous étions mariés depuis le 7 mars. Si j'ai embrassé Tosia dans la précipitation et l’excitation, je ne me souviens pas. Mais je sais très bien quel sentiment est venu nous submerger : la peur - la peur de ce qui allait se passer dans les prochains jours. Et je me souviens encore du mot de Shakespeare qui m'est venu alors à l’esprit: «Vit-on jamais une femme courtisée sur un tel coup de tête ?
Le même jour, le 22 Juillet, j'ai vu Adam Czerniaków pour la dernière fois. J'étais venu à son bureau afin de lui présenter le texte polonais de l'annonce, qui était conforme au sens de l’instruction en allemand, devait informer d’ici quelques heures la population du ghetto sur la délocalisation. Même maintenant, il était plus sérieux et contrôlé que jamais.
Après avoir survolé le texte, il a fait quelque chose d’assez inhabituel : il a corrigé la signature. Comme d'habitude, elle était libellée: «Le président du Judenrat de Varsovie - Dipl.Ing A. Czerniaków » Il l’a barrée et il a écrit à la place : « Le Judenrat de Varsovie » Il ne voulait pas être seul à porter la responsabilité de la peine de mort annoncée sur l'affiche.
Dès le premier jour de la relocalisation il fut clair pour Czerniaków qu'il n’avait littéralement plus rien à dire. En début d'après midi nous vîmes que la milice, quelque empressement qu’elle y ait mis, était incapable d'apporter à la SS le nombre requis de Juifs pour la journée à la gare de triage. Du coup, des groupes armés jusqu’aux dents en uniforme SS - non pas des Allemands, mais des Lettons, des Lituaniens et des Ukrainiens, envahirent le ghetto. Immédiatement ils ouvrirent le feu avec des mitrailleuses et rabattirent tous les habitants des immeubles situés à proximité de la gare de triage, sans exception.
Dans les heures tardives de l'après-midi du 23 Juillet le nombre pour la journée de 6000 Juifs demandés par le "groupe Reinhard" pour la gare de triage fut atteint. Néanmoins, peu après dix-huit heures, deux officiers de ce «groupe Reinhard» se présentèrent dans la maison du «Judenrat». Ils voulaient parler à Czerniaków. Il n'était pas présent, il était dans son appartement. Déçus, ils s’attaquèrent à l'équipe des employés du « Judenrat » à coups de cravache, qu'ils avaient toujours à portée de main. Ils beuglaient que le président vienne tout de suite. Czerniaków fut bientôt sur place.
La conversation avec les deux agents de la SS fut courte, et ne dura que quelques minutes. Son contenu se trouve dans une note découverte dans le bureau de Czerniakow : Les SS exigeait de lui qu'il augmente le nombre de Juifs amenés à la gare de triage et de le porter à 10 000 le lendemain - et ensuite à 7000 par jour. Il ne s’agissait là en aucun cas de chiffres déterminés arbitrairement. Au contraire, ils semblent fondés sur le nombre de wagons à bestiaux disponibles, qui devaient certainement être complètement remplis.
Peu de temps après que les deux officiers SS eurent quitté son bureau, Czerniaków appela une employée. Il lui demanda de lui apporter un verre d'eau.
Un peu plus tard, le caissier du « Judenrat », qui par hasard se trouvait près du bureau de Czerniakow, entendit le téléphone sonner à répétition sans que personne ne décroche. Il ouvrit la porte et vit le cadavre du président du «Judenrat» de Varsovie. Sur son bureau, il y avait une bouteille de cyanure vide et un verre d'eau à moitié plein.
Sur la table il y avait aussi deux courtes lettres. L'un destiné à la femme de Czerniakow, précisait : « Ils me demandent de tuer les enfants de mon peuple de mes propres mains ; je n'ai pas d'autre choix que de mourir. » L'autre lettre est adressée au Judenrat de Varsovie. On y lit: « J'ai décidé de m’effacer. Ne considérez pas cela comme un acte de lâcheté ou une fuite. Je suis impuissant, mon cœur se brise de tristesse et de pitié, je ne peux plus supporter cela. Mon acte fera reconnaître à tous la vérité ... et peut-être mettre l'action sur la bonne voie ... »
Le ghetto apprit le suicide de Czerniakow le lendemain - tôt le matin. Tout le monde fut choqué, même ses détracteurs, ses adversaires et ses ennemis. Ils comprirent son acte comme il l’avait prévu : comme un signe, comme un signal que la situation des Juifs de Varsovie était désespérée.
Silencieusement et simplement il s’est effacé. Incapable de combattre les Allemands, il a refusé d'être leur outil. C’était un homme de principes, un intellectuel qui croyait en des idéaux élevés. C’est à ces principes et à ces idéaux qu'il a voulu rester fidèle, même en un temps inhumain et dans des circonstances à peine imaginables.
Commencée dans la matinée du 22 Juillet 1942, la déportation des Juifs de Varsovie à Treblinka se poursuivit jusqu'à la mi-septembre. Ce qu’on a appelé la relocalisation des Juifs, n’était qu’une évacuation - l'évacuation de Varsovie. Elle n'avait qu'un seul but, qu'un seul objectif: la mort.
à noter que j'ai traduit "Umsiedlung" par relocalisation sans guillemets ; un choix contestable, qui s'appuie sur l'idée qu'en 1942, le vrai sens d'Umsiedlung n'était pas connu, surtout pas des lecteurs du ghetto.
l'énigme de Chloé...
"Joëlle et les enfants sont repartis pour Paris. Les tasses et soucoupes de café commencent à s'accumuler. La cafetière italienne fonctionne à plein régime. J'adore ce moment où la mousse émerge de la buse, instant fatidique dont dépend la qualité du moka. Fringale de musique-- il me faut combler un creux de trois années. Les récitatifs d'Il Ritorno de Tobia me trottent dans la tête dès le matin. Je sélectionne surtout les airs chantés par l'ange Raphaël. Il se cache sous le nom d'Azarias et s'offre à conduire Tobie en Médie.
L'odeur du neuf domine à présent la maison. Castor et Pollux ont débarqué ce matin. Ils ont changé. Je les trouve plus avenants-- enfin, c'est une façon de parler, moins fermés en tout cas. Il se peut que je me trompe, mais ils semblent contents de reprendre le travail. Est-ce l'effet du printemps? Pollux se met à siffler. Quelques notes, à vrai dire. Elles prétendent imiter, je pense, les trilles enjoués du merle. Peut-être tient-il à apporter sa contribution au chant universel qui emplit les Tilleuls. Au susurrement des rouges queues noirs, aux gammes cristallines des mésanges, il ajoute sa propre musique. Cela ne cadre pas avec l'idée que je me faisais du personnage.
J'ai cru un moment que les Dioscures allaient manifester leur mauvaise humeur. Mes deux garçons se sont amusés avec les outils et ont quelque peu chamboulé le rez-de-chaussée. Mais non, ils n'ont rien remarqué. A moins qu'ils n'aient décidé de fermer les yeux.
L'ambiance de chantier me convient bien. Il flotte dans cette maison aux relents de colophane et de dissolvant un climat d'attente, une sorte de suspense qui répugne à l'épilogue. J'aimerais que cette situation se prolonge indéfiniment.
L'eau térébrante du matin à la pompe, ces pièces auxquelles il a été attribué des fonctions inédites, bref l'atmosphère du bivouac me ravit. Je n'ai pas envie de m'installer. Qu'adviendra-t-il une fois que tout sera terminé?"
Sans être à proprement parler un indice, cette image sonore participe du climat de l'énigme
http://www.youtube.com/watch?v=SVehNiYinFI&feature=related
In memoriam Theo Angelopoulos:
In memoriam Theo Angelopoulos:
«Je suis à tes côtés" Interview publiée le 7 Janvier 2009 : Theo Angelopoulos parle à Jane Gabriel (openDemocracy) de la crise en Grèce et de son nouveau film « The Dust of Time". Interview traduite en anglais par Yiannis Gabriel puis en français par J-o + google
Theo Angelopoulos : Nous avons atteint une impasse dans la vie sociale et politique de la Grèce, et si on ajoute à cela la crise économique, se superposent trois crises parallèles ; sociale, politique et économique. C'est une situation très grave. Qui souffre de cela? Evidemment les classes socio-économiques les plus vulnérables, mais certains autres groupes aussi. Qui? Les jeunes. Devant eux, il ya un horizon fermé, il n'y a pas de point de référence, aucune perspective d'avenir: ils vivent dans un monde où tout ce que nous entendons sur la vie publique n'est que est scandale, corruption, crises, faiblesse et compromis. Les jeunes sont empêtrés dans cette histoire, ils sentent sur eux tout le poids, la charge de cette histoire. Du coup, sans avoir la pleine conscience de ce qui se passe, ils ont un profond besoin de sortir de cette coquille, et ils descendent dans la rue.
Ce qui se passe à Athènes aujourd'hui pourrait ne pas avoir pris ces dimensions s’il n'y avait pas eu un assassinat, qui – avec un peu d'avance - a provoqué une explosion ; autrement, cela aurait pris plus de temps pour mûrir et conduire à une révolte authentique. Mon sentiment est que nous avons atteint ce que vous appelleriez une fin de cycle et qu'il y aura un retour de ces soulèvements, qui vont devenir de plus en plus fréquents. Je crois aussi que ce n'est pas un phénomène exclusivement grec, j'ai le sentiment que cela va se révéler un phénomène à l'échelle européenne dans le futur. Contrairement aux soulèvements de jeunes vus auparavanant, comme mai 1968 ou les soulèvements équivalents en Grèce avant l'installation de la junte, qui étaient axés autour de revendications politiques spécifiques, à ce moment précis il n'ya pas de demandes spécifiques. Il ya une "opposition", on se croirait enfermé dans une salle d'attente d’où peut entendre à l'extérieur toutes sortes de sons inquiétants et des bruits, et ils sont au point de vouloir ouvrir la porte pour voir ce qui se passe à l'extérieur.
Jane Gabriel : Ceux qui veulent ouvrir la porte sont ceux qui protestent aujourd'hui?
TA :. Exactement Napoléon Lapathiotis, le vieux poète, dit quelque part que sans foi, sans convictions, nous devenons le jouet du vent. Et je crois que c'est le point que nous avons maintenant atteint. Je songeais en discutant avec quelques vieux amis qu’à l'époque de la dictature en Grèce, quand beaucoup de mes amis étaient en prison, dans la clandestinité ou qu’ils avaient quitté le pays illégalement, j'ai montré une copie clandestine de mon film Anaparastassi (reconstruction) en Italie. La projection avait lieu à minuit et les exilés grecs ont commencé à se réunir pour voir le film. Ils n’étaient pas simplement venus pour voir un film, ils étaient venus pour voir la Grèce, et ils étaient en larmes. Après le spectacle, nous sommes tous partis ensemble et nous sommes allés à la piazza Navona, où beaucoup d'entre nous ont commencé à discuter et à parler. Bien sûr, nous parlions de la Grèce, bien sûr, nous étions tous unis et, bien sûr, nous avions tous la conviction que, une fois la dictature disparue, dans un proche avenir, une nouvelle perspective historique serait ouverte pour nous et notre pays.
JG : Et ça s’est fait?
AT : Non. Un personnage de mon film le plus récent The Dust of Time , joué par Bruno Ganz , un grand acteur, dit dans le cours du film "Nous avons rêvé d'un monde différent". Nous avons pensé un court instant tenir le ciel en siège - nos objectifs étaient aussi hauts que le ciel - et plus tard nous avons découvert que l'histoire nous avait rejetés en marge, aux marges de l'histoire.
JG : Il ya dix ans je vous avais demandé pourquoi, en tant que réalisateur, vous aviez insisté pour rester et travailler en Grèce quand les autres étaient partirs tourner à l'étranger, et vous m'aviez dit que vous aviez été dans les rues les années 1960 et que vous aviez été frappé par un policier et que vos lunettes avaient été cassées et que vous vous étiez dit "Je vais rester parce que je veux savoir pourquoi?"
AT : C'est vrai. C'est pourquoi je suis resté en Grèce. Je suis revenu en Grèce ; j'avais été à Paris, j'avais travaillé comme assistant d'Alain Resnais dans son dernier film, l'horizon m’était ouvert. Et pourtant, je ne pouvais pas rester. Il m’a fallu comprendre pourquoi cet événement m'a fait repenser à un moment, où pour la première fois l'Histoire avec un H majuscule, était entrée dans ma vie. Ce qui s'est passé en décembre 1944, ce qu'on appelle le décembre rouge à Athènes, lors de la bataille entre la droite et la gauche au cours de laquelle mon père a été arrêté. Il a ensuite été conduit en dehors d'Athènes quelque part près de Peristeri où il a été exécuté. Moi, un garçon de neuf ans, je me souviens d’avoir erré dans la banlieue de la ville, dans les champs avec ma mère, parmi les nombreux cadavres qui traînaient, à chercher mon père. Alors j'ai senti que je devais revenir en Grèce. L'incident avec le policier m'a ramené à cette période antérieure de ma vie, parce que la seule façon de comprendre le présent est, en de (se?) retourner vers le passé
JG : Vous avez dit plus tôt que les jeunes qui protestent aujourd'hui n'ont pas une idée claire de ce qu'ils veulent; qu'il y a une "opposition" à quelque chose. Pensez-vous qu'ils ont l’intuition qu'ils doivent eux aussi connaître le passé grec, afin de comprendre ce à quoi ils s’opposent?
TA : Absolument, je pense que c'est l'une des principales responsabilités de l'ancienne génération, surtout de ceux qui enseignent dans les écoles et universités et qui très souvent enseignent un programme qui a déplacé essentiellement l'histoire.
JG : Le système éducatif en Grèce est l'une des questions que les manifestants ont soulevé, en disant qu'il ya trop d'apprentissage par cœur et pas de place pour la recherche créative, et M. Caramanlis a déclaré le premier débat au parlement serait désormais sur l'éducation. Mais nous savons aussi que l'histoire grecque moderne est enseignée de façon très sélective - que la guerre civile de 1946-1949 en particulier est souvent survolée ou laissée de côté ....
AT : Ce n'est pas seulement que la guerre civile n'est pas présenté comme faisant partie de l'histoire, mais j'ai l'impression que la même chose est vraie pour la plupart des moments essentiels de l'histoire de ce pays, il ya une tentative systématique de les exclure de l'histoire officielle enseignée dans les écoles. Il ya des sujets tabous. Donc, sauf à avoir un véritable débat sur l'histoire grecque, pour réunir le présent et le passé, nous ne serons jamais capables de «lire» le présent ni de comprendre ce que l'avenir peut entraîner.
JG : Que faut-il pour les manifestations aillent désormais au-delà l'opposition?
TA : Tout d'abord l'opposition doit comprendre où réside le problème. «Lire» le problème. L'autre point, c’est que vous ne pouvez pas toujours dire 'Non'. Le moment arrive où vous devez commencer à faire des propositions. En ce moment (2009 note J-o), l'opposition n'a pas de propositions du tout et c'est un grave problème. Je ne suis pas tellement intéressé par le côté conservateur, mais les parties plus progressistes, qui prétendent se battre pour créer un autre paysage politique, ils devraient être en mesure d'élaborer des propositions qui correspondent à la réalité d'aujourd'hui, aux besoins d'aujourd'hui et de le faire d’une façon qui tienne compte des relations entre la nouvelle génération et la génération actuellement au pouvoir.
JG : Alors quelle est la réalité aujourd'hui en Grèce?
AT : Aujourd'hui, nous étouffons, il est impossible de respirer, il est impossible de se déplacer, c’est une situation ossifiée, gelée, et, comme l'histoire nous l’apprend, c'est presque comme si la mort a pris le dessus.
JG : Avez-vous une idée de ce qui va se passer maintenant ou dans un proche avenir, ou plutôt de ce que vous aimeriez voir se produire?
TA : Détailler ce que je voudrais voir nécessiterait beaucoup de réflexion et de dialogue, mais en dernier ressort ce que je voudrais voir c’est la porte de la salle d'attente qui s’ouvre et la lumière qui entre dans cet espace. Mais j'ai peur. J'ai le sentiment que le poète grec Kostis Palamas dit dans un de ses poèmes, nous devons descendre au bas de la cage d'escalier avant que nous puissions commencer à remonter, je pense que nous avons encore un long chemin à parcourir avant d’atteindre le fond. C'est alors seulement que, comme dit le poète, nos ailes antérieures (earlier), nos grandes ailes pourront croître à nouveau de sorte que nous puissions voler. Symboliquement, nous devons d'abord faire l'expérience du mal absolu avant que nous puissions monter vers le bien et l'horizon ouvert.
J'appartiens à une génération plus âgée, une génération qui croit que le changement était possible, qu'il était possible de changer le monde, qu'il était possible d'ouvrir un nouveau chemin. Ma génération pensait qu'il était possible non seulement de rêver d'un monde nouveau, mais aussi à transformer les rêves en réalités. Ça ne s'est pas produit. Je pense que nous transportons tous avec nous (we are all carrying the shadow) l'ombre de la déception et de l'échec. Pourtant, malgré cela, et contrairement à ce que les pessimistes et les obsédés du non croient, je crois que l'histoire se déplace de façon sinueuse, allant parfois en hausse, et parfois en baisse. En ce moment nous sommes en récession, mais il y aura une reprise par la suite.
JG : Vous avez récemment terminé un nouveau film appelé «The Dust of Time", qui sera diffusé dans les prochains mois. Est-ce que le film reflète ou implique votre conception de l'histoire?
TA : Oui, d'une manière restreinte, mais oui, sans aucun doute. Vers la fin du film, l’héroïne, Eleni, une femme qui a passé la seconde moitié du 20e siècle à vivre l'amour de deux hommes différents, qui auront profondément affecté sa vie, meurt. Mais il ya aussi la jeune Eleni, la petite-fille d'un des deux hommes. Un des hommes se suicide: il représente le côté sombre de l'histoire, mais l'autre homme continue à lutter et à un moment, il donne la main au corps mort d'Eleni et à ce moment il y a quelque chose comme une résurrection. La main qu'il trouve est celle de l'Eleni jeune, la petite-fille de l'homme mort, elle prend la main du vieil homme et tous les deux, main dans la main, commencent à marcher vers un horizon ouvert.
JG : Quand vous avez commencé à faire ce film vous ne saviez pas que vous seriez maintenant grand-père et que votre premier petit-enfant partagerait votre nom, Theodoris - s'il devait vous prendre la main, que lui diriez-vous?
AT : Que ce qui se passe dans le film, et ce qui se passe dans ma propre vie en ce moment, c’est la continuité du monde. C’est, par conséquent, une histoire qui regarde l'avenir et qui commence à croire à nouveau dans la possibilité d'un monde meilleur.
JG : Et si votre petit-fils avait 15 ans et venait juste de rentrer de la manifestation à Athènes, que lui diriez-vous ?
TA : Je craindrais pour sa sécurité, mais je lui dirais "Je suis à tes côtés".
source http://www.opendemocracy.net/article/a-closed-horizon
un contrepoint au conte LXIII d'Isé ....
les hasards blogosphériques m'ont fait m'arrêter chez Pierre Assouline sur une remarque, tout à fait incidente, de Jacques Barozzi, à propos de Mme de Maintenon. Je me suis souvenu d'un ouvrage, que je n'ai jamais lu qu'en partie, justement la partie consacrée à Mme de Maintenon. Je me suis résolu à en pubblier ici un extrait, et j'ai noté avec surprise un contrepoint entre ce texte et le conte LXIII d'Isé, publié ici-même. Les correspondances sont d'autant plus frappantes qu'elles sont fortuites. A vous de juger.
.... L'homme qui épouse une femme plus vieille que lui, à l'heure où d'ordinaire l'on regarde vers la jeunesse ; qui ne pouvait espérer d'elle que des satisfactions de coeur et d'esprit, cet homme-là ne peut appartenir qu'aux intellectuels du sentiment.
*
Et pour rien ! pour une Maintenon, un pauvre singe, une guenon bien dressée, sans pitié ni âme, sans tempérament autre que sensuel et qu'elle dut même lui camoufler par prudence ; sans grandeur, aucune intelligence vive, ne possédant qu'une verbosité filandreuse, pillée dans les hagiographies ! Et il l'épousa servile et souriante ; frileuse, rencognée dans sa guérite de plage en damas rouge, embusquée entre Nanon la Balbien, sa duègne, et d'infimes domestiques ; il l'épousa brehaigne, marquée du desséchement des femmes sans progéniture : vraiment la mégère acide dont la sueur rougit le tournesol ... Et c'est sublime qu'à ce néant, il ait pu substituer une image pareille dont il tira de lui-même tous les éléments ; une image assez prenante pour enchaîner sa vie formidable, les précieuses années qui lui restaient ; une image assez forte pour nourrir l'ardeur de l'homme troublé qui descend vers les cyprès, pour rassurer son inquiétude et lui permettre d'introduire, dans chaque expérience, la puissance passionnée d'un adieu.
Qu'il eut donc de hauteur, cet aveugle, et de robustesse ! Quel hommage aux qualités contrefaites si, rien que leur simulation, a pu faire persévérer un tel homme ! Quelle vigueur dans son indifférence au réel ! Cela atteignit une telle force que l'objet hypocrite de cette ferveur finit peut-être par ressembler à la femme que vénérait le grand vieillard édenté, découvert et révérenciel. Louis XIV, mari imbu de la gouvernante, rachète les vilenies du Jupiter libidineux, et, cette longiue alliance, loin d'abaisser le vieil homme dupé, le Roi, lui confère l'illumination, L'AURÉOLE DES GRANDS CRÉATEURS D'ÂME.
Jeudi de l'Ascension
(extrait de "Les belles esclaves" de Jean de la Varende, Flammarion, 1949, chapitre "la marquise de Maintenon", p. 249)
l'énigme du soixante-troisième conte
C'est une curieuse anecdote qui m'amène à poster ce billet. Lors d'un pot de début d'année, il était convenu que chacun apporterait un livre, lequel serait distribué au hasard à un autre participant. Ayant deux exemplaires du Dictionnaire des idées reçues de Flaubert, j'en ai apporté un. J'ai reçu un autre livre et le hasard a fait que j'en possédais déjà un exemplaire ; j'ai donc décidé de poursuivre cet échange avec les lecteurs de l'Astragale, et j'enverrai le livre en question à celui ou celle qui trouvera l'énigme en premier. Cette énigme du samedi soir paraît un vendredi matin, je ne sais pas trop pourquoi ... Si, en fait, c'est pour nous donner à tous un peu d'air après tous ces miasmes venus de Hongrie... et donc, pour nous changer les idées, je vous propose un conte qui vient de très loin. Saurez-vous le nommer ?
LXIII
Jadis une femme voluptueuse pensait : “Oh ! Comment pourrais-je rencontrer un homme qui aurait de l’affection [pour moi]?” Comme il lui était impossible d’exprimer ouvertement ce souhait, elle en fit un rêve qu’elle aurait eu (ce qui était faux), et qu’elle raconta à ses trois flis après les avoir fait venir. Deux d’entre eux répondirent froidement et s’en tinrent là. Le troisième fils interpréta le songe en disant qu’un homme convenable allait venir, ce qui réjouit beaucoup cette femme. [Le fils] pensait : “Les autres hommes sont indifférents, comment pourrais-je l’unir au général Zaigo[1]? “
Il le rencontra un jour où celui-ci était à la chasse. Sur le chemin, il prit son cheval par la bride et lui révéla son idée. Le général eut pitié de la femme et alla chez elle où il coucha.
Comme l’homme ne revenait plus, la femme se rendit à sa maison et l’observa à travers une fente de la clôture. L’homme l’apercevant composa ce poème
Pour être centenaires
Il ne leur manque qu’une année
À ces cheveux blancs en broussaille
Qui semblent épris de moi.
Leur image apparaît à mes yeux.
Voyant qu’il se disposait à sortir, la femme égratignée par les épines[2] retourna chez elle et se coucha. L’homme la regarda en cachette ainsi qu’elle avait fait [chez lui]. La femme soupira :
Sur mon étroite natte de paille
Étendant pour moi seule mon vêtement
Ce soir encore
Sans m’unir à l’homme que j’aime
Devrai-je dormir ?
Alors l’homme eut pitié d’elle et coucha ce soir-là avec elle. C’est une loi de ce monde que les gens pensent à ceux qu’ils aiment et qu’ils ne pensent pas à ceux qu’ils n’aiment pas, mais cet homme avait l’esprit ainsi fait qu’il ne faisait pas de différence entre ceux qu’il aimait et ceux qu’il n’aimait pas.
[1] C’est le seul passage où le nom du général Zaigo apparaît
[2] La version [...] donne quelques détails. [...] La femme voyant que l’homme avait fait seller son cheval et se préparait à partir, s’enfuit si vite qu’elle ne fit pas attention aux épines qui la déchiraient
HONGRIE: LA DÉMOCRATIE EN CRISE, DIAGNOSTIC ET APPEL
HONGRIE: LA DÉMOCRATIE EN CRISE, DIAGNOSTIC ET APPEL
László Rajk , 17 janvier 2012
Le “chapeau” de OpenDemocracy : Le gouvernement hongrois dirigé par Viktor Orban et son parti Fidesz alarme bien des gens en établissant un contrôle toujours plus strict sur les institutions du pays et la vie publique. Un groupe de treize intellectuels hongrois et de personnalités publiques, qui se sont opposés au régime communiste hongrois dans les années 1970 - parmi eux Gabor Demszky, Miklós Haraszti, György Konrad, et László Rajk - expose ses préoccupations et en appelle à l'Europe pour aider à stopper le glisement vers une nouvelle dictature.
Vous trouverez le texte en traduction anglaise sur http://www.opendemocracy.net/l%C3%A1szl%C3%B3-rajk/hungary-democracy-crisis-diagnosis-and-appeal. Il doit bien y avoir une version en hongrois, mais il est douteux qu’elle soit accessible au public. László Rajk n'est pas un fantôme, c'est le fils du fantôme (voir la bio en fin d'article). Désolé (sincèrement) d'occuper le blog avec cette question hongroise : j'imagine que certains en sont saturés, d'autant que ce n'est pas amusant du tout. Je voudrais bien m'occuper d'autre chose. (note J-o).
Les soussignés, participants à l’ancien mouvement pour la démocratie et les droits de l’homme , qui s’est opposé au régime communiste à parti unique dans les années 1970 et 1980, estiment que la société hongroise n'est pas seulement la victime de la crise économique actuelle, mais aussi la victime de son propre gouvernement. Le gouvernement actuel a arraché les outils politiques démocratiques des mains de ceux qui pourraient utiliser ces outils pour en améliorer leur situation critique. Tout en entonnant des slogans patriotiques vides, le gouvernement se comporte de la façon la plus anti-patriotique en réduisant ses citoyens à l'inactivité et l'impuissance.
Le système constitutionnel de la Hongrie a aussi sombré dans une situation critique. A compter du 1er Janvier 2012, la nouvelle Constitution de la Hongrie - ainsi que plusieurs lois fondamentales - est entrée en vigueur. Le gouvernement de Viktor Orbán a l'intention de détruire l'État de droit démocratique, la levée des contrepoids au pouvoir exécutif, et poursuit une politique systématique de clôture des institutions autonomes, y compris celles de la société civile, qui auraient la possibilité de critiquer son omnipotence. Jamais depuis le changement de régime de 1989 où la dictature communiste a été écrasée il n'y a eu en Europe une concentration aussi intense du pouvoir que dans la Hongrie d’aujourd’hui.
Les institutions en droit de tenir en échec les activités du gouvernement ont connu un sort analogue. Le parti au pouvoir, le Fidesz, prive en permanence ces institutions de leur autonomie, leur fait du chantage à la survie, met en retraite les cadres dirigeants, prend des décisions illégales et modifie ces institutions de sorte qu'elles ne puissent plus contrôler ni corriger l'activité gouvernementale (de plus, et en contradiction avec leur rôle originel, ces institutions sont désormais utilisées pour augmenter une autocratie débridée).
Avec la suppression des contrepoids au pouvoir exécutif, l'Etat tout entier est devenu inféodé au gouvernement, ou plutôt au premier ministre. Le parlement et le président se conforment docilement aux instructions de son cabinet. En ayant radicalement remanié leur personnel et en votant des lois restreignant leur compétence, plusieurs institutions primordiales - le bureau du procureur en chef, la cour de justice et de la Cour constitutionnelle – se voient agir en tant que bras séculier du gouvernement. Alors que les conseils locaux ont perdu la plus grande partie de leur poids, des institutions semi-autonomes telles que la Cour des comptes, l'agence de presse hongroise, l'Académie hongroise des sciences et le Fonds culturel national peuvent ainsi être considérés aujourd'hui comme des organes quasi-gouvernementaux. Les comités d'arbitrage, y compris le Conseil national de conciliation aujourd'hui disparu, ont été dissous.
La concentration du pouvoir
Le résumé des changements survenus dans les cinq domaines suivants décrit la situation actuelle dans plus de détails.
1. Le pouvoir législatif
Le Fidesz a créé un système qui met fin à de véritables débats à l'intérieur comme à l'extérieur du parlement, et en excluant les groupes divers, le Parlement est devenu une quasi-centrale de commande de parti unique. Il a même été dépouillé d’un semblant de protocole parlementaire légitime. Le Fidesz, à travers sa modification des règles de la maison, a maintenant le droit exclusif de transformer n'importe quel projet de loi en loi et de prendre des décisions sur toute question concernant le protocole parlementaire, rendant ainsi l'existence de partis d'opposition une pure formalité. Les lois sont passés en vitesse au Parlement, sans débat digne de ce nom.
2. Le pouvoir exécutif
Dès lors qu’une proportion considérable de propositions et amendements sont présentés par des membres individuels du parlement qui ne font aucun effort pour rechercher le consensus et ignorent souvent les ministères concernés, une gouvernance professionnelle et responsable a cessé d'exister. Ceci est un signe révélateur de la façon dont le partage du pouvoir n’est plus qu’une façade, avec des ministères et des ministres édentés. Le président, censé agir indépendamment des partis gouvernementaux et politiques, et de ce fait symbole vivant de l'ordre constitutionnel, est désormais un homme qui signe sans délai tout document posé sur son bureau. En négligeant le rôle que la constitution lui donne en charge, il n'est plus qu'une marionnette du pouvoir exécutif.
3. Système juridique
De nombreux changements dans la le système juridique ont été faits qui témoignent d'une intention politique directe d'ignorer les règles de droit démocratique.
* La Cour constitutionnelle, garantie ultime de la légalité institutionnelle, a été progressivement transformée en un corps dépourvu de tout poids. Le nombre des juges a été augmenté en ajoutant des membres connus pour être fidèles au parti au pouvoir (y compris un ancien ministre et un parlementaire, tous deux membres du Fidesz). Le champ de compétence de la cour a été réduit, en partie en le privant du droit de se prononcer sur les questions économiques.
* Le système judiciaire national (SJN), établi dans le cadre de la réforme de la magistrature, a été mis sous influence politique directe. Au lieu d'être un organisme professionnel indépendant, le président de l'ONJ, qui se trouve être l'épouse d'un Parlementaire européen membre du Fidesz, a le droit exclusif de nommer, de charger de mission et de promouvoir les juges, ainsi que de déterminer quelle Cour traitera de quel cas. Le président de l’SJN a été élu pour neuf ans par une majoritéparlementaire des deux tiers ; faute de majorité qualifiée à l'avenir, le président pourra rester à son poste indéfiniment
* L'âge de la retraite peut bien avoir été retardé pour tout le monde, un grand nombre de juges principaux ont été mis à la retraite. Le pouvoir judiciaire a ainsi perdu existentiellement toute indépendance.
* Le procureur en chef, qui a le droit exclusif de décider des cas qui pourront être transmis à la Cour de justice et de décider quel tribunal traitera l’affaire, est un politicien du parti au pouvoir
* À l'avenir, les suspects et l'accusé pourront être privés de la possibilité de consulter leurs avocats.
Ce nouveau système marque la fin d'un système juridique (pouvoir judiciaire) indépendant en Hongrie.
4. Les médias
Fidesz a l'intention de placer l'ensemble des médias sous son contrôle et sous sa régulation, ce qui entrave toute forme de jugement impartial, analytique ou critique de sa politique. C'est dans cet esprit que :
* Les médias publics, à l'origine destiné à être un forum impartial, ont été contraints de servir les partis gouvernementaux. Plutôt que le professionnalisme, le seul critère de son maintien sera la loyauté politique
* Le service des nouvelles (l’agence de presse) a été centralisé : les mêmes nouvelles sont diffusée sur toutes les chaînes
* Une agence de médias et de télécommunications nationale a récemment été créée et s’est vue accorder un pouvoir sans précédent. Dirigée par son président, un loyaliste du Fidesz, elle peut exercer largement régulation et sanction.
* Les droits aux fréquences radio et les droits de diffusion télévisée sont conférés de manière arbitraire
* Il peut être imposé des amendes énormesà la presse indépendante, ce quil’incite à exercer l'auto-censure . Les Journaux indociles sont destinés à perdre la publicité des annonceurs parrainés par l'État - ainsi que celle des annonceurs privés de peur de représailles – Ils vont même courir le risque de faire faillite.
5. La loi électorale
La Démocratie est fondée sur la condition que quiconque a été élu pourra se voir démis de ses fonctions par un vote pacifique. La nouvelle loi électorale restreint considérablement la possibilité de satisfaire la volonté des citoyens et de réaliser un changement démocratique dans la structure du pouvoir. Au lieu de chercher un consensus et d’harmoniser des intérêts divers, le Fidesz a l'intention de détruire les forces politiques rivales dans le but de perpétuer son propre pouvoir.
* Motivé par des considérations politiques, la nouvelle loi électorale a redécoupé les circonscriptions et a créé un système qui favorise les candidats des partis au pouvoir . D'une manière qui viole les normes des démocraties constitutionnelles, aucun organisme indépendant n’a le droit de s’opposer à la nouvelle répartition des circonscriptions
* Fidesz a pris la décision sans précédent de faire en sorte que tous les votes de la liste compensatoire (compensatory list? Je ne comprends pas bien ce terme ; probablement le concept de first-past-the-post ou de winner-takes-all note J-o) aillent au gagnant ; cette clause, qui ne tient pas compte de la volonté de l'électorat, va fausser le résultat final de l'élection
* Le nouveau système à un seul tour forcera les partis d'opposition rivaux à une coalition.
Fidesz fait de son mieux pour criminaliser ses rivaux : vingt-et-un années après le changement de régime, une nouvelle loi a été adoptée dans laquelle le Parti socialiste hongrois, un parti démocratique du parlement hongrois, a été jugé coupable en tant que successeur légal de l'ancien parti communiste.
Le défi à la démocratie
En Hongrie, la démocratie libérale telle qu'interprétée en Occident a pris fin; l'indépendance des pouvoirs est devenu purement formelle. Le gouvernement est parfaitement anti-démocratique en n’accordant aucun respect à l’inviolabilité de la propriété privée, en éliminant les conseils locaux, et en ramenant tous les canaux de la mobilité sociale, de l'éducation générale et supérieure sous son contrôle politique. Il semble évident que l'objectif du gouvernement actuel est de remanier toute la société et, avec le recours aux menaces et au chantage, de créer un pays incapable et trop lâche pour défier son pouvoir dictatorial. Dans ces conditions, si elles avaient été appliquées en 2004, la Hongrie n’aurait eu aucune chance de rejoindre l'Union européenne, la communauté des démocraties occidentales. Malheureusement, la Hongrie peut s'attendre à l'isolement que d'autres, l'appauvrissement et le désespoir dans le futur.
Cependant, au lieu de chercher une alternative pour remplacer cette dictature constitutionnelle, il serait préférable d'étudier la manière dont nous pouvons nous débarrasser de celui-ci dans les limites de la légalité. La question est de savoir s'il existe la moindre chance de briser le carcan et de rétablir la primauté du droit avec les contraintes légales imposées par le Fidesz.
Les partisans de la démocratie et de la primauté du droit à l’intérieur comme à l’extérieur de la Hongrie ne doivent pas consentir à voir le gouvernement d'un membre -Etat de l'Union européenne écraser ces valeurs universelles. L'Union européenne ne doit pas regarder sans rien faire, alors qu’elle est tenue en otage par un tyranneau de province désuet. Il est dans l'intérêt de la Hongrie et de l'Union européenne de prendre position contre le Premier ministre de Hongrie. Les dirigeants de l'Union européenne ont raison dans leur décision de durcir l'intégration, mais cette étape devrait être prise non seulement pour combattre la crise financière, mais aussi pour faire face aux crises et aux risques politiques. L'Union européenne est peut être menacée de désintégration pour des raisons économiques, mais elle pourrait aussi se désintégrer en raison de la poursuite de politiques incohérentes (disparate) et anti-démocratique.
Comme nous nous considérons comme des citoyens à la fois hongrois et européens, nous souhaitons éviter un choc identitaire. Nous rejetons tout ordre politique qui nous ferait renoncer à notre «double citoyenneté». Si nous devons choisir, notre choix se fera entre les valeurs de la démocratie et celles de la dictature - comme nous l'avons fait à l'époque de la dictature communiste. Nous sommes conscients que l'idée d'une Europe commune est née comme un projet économique, mais ce projet n'est qu'un vœu pieux si son système de valeurs n’est pas pris en compte et mis en oeuvre, ou si son mépris n’est pas sanctionné.
Nous sommes convaincus que la Hongrie peut redevenir un pays où règne le droit. Cependant, nous ne devons pas oublier que le Fidesz, occupé à construire la dictature d’un parti unique avec un empressement toujours croissant, ne se rendra jamais à moins d’être contraint par les représentants politiques des démocrates hongrois, en conformité avec les normes juridiques de la démocratie sur lesquels l'Union européenne est fondée.
Le régime dictatorial a déjà atteint un point de non retour ; dans les circonstances actuelles, il est peu probable que notre pays puisse trouver le chemin du retour à l'état de droit. Toutefois, débattre de ce sujet est prématuré tant que les forces démocratiques sont confrontés à la lourde tâche d'unir leurs forces, à l'intérieur comme à l'extérieur du parlement. Nous ne pouvons pas nous permettre le luxe d'apprendre la leçon après une élection perdue.
L’unité pour le moment - et pour une longue période - implique d’obtenir le soutien des masses. La force de ce soutien permettra de déterminer les moyens disponibles pour le rétablissement de la démocratie et la primauté du droit. Au-delà de donner de la voix face à l'aventurisme économique de Viktor Orban, l'Europe et le monde entier n’offriront leur aide à la démocratie hongroise qu’une fois que son unité aura été réalisée et qu’elle aura été pourvue d’un soutien populaire massif.
L'Europe aussi est à la croisée des chemins. La Hongrie est un triste exemple de ce qui peut arriver partout où se concentrent les tendances aux crises, aggravées par les tentatives de résoudre les problèmes causés par une crise économique et sociale par des moyens autoritaires et une politique d'isolement nationaliste. Au lieu de prospérité et de stabilité, une telle politique ne peut que conduire qu’à la destruction, au conflit et au désordre. (suppression, conflict and turmoil). La situation désespérée de la Hongrie d'aujourd'hui devrait être un avertissement pour nous tous. Si l'Europe est prête à aider la Hongrie, elle s'aidera également elle-même.
Attila Ara-Kovács, journaliste
György Dalos, écrivain
Gábor Demszky, ancien maire de Budapest
Miklos Haraszti, ex-Représentant de l'OSCE sur les anciens la liberté des médias, ancien député
Róza Hodosán, ancien député
Gábor Iványi, pasteur, ancien député
János Kenedi, historien
György Konrád, écrivain
Bálint Magyar, ancien ministre de l'éducation
Imre Mecs, ancien député
Sándor Radnóti, philosophe
László Rajk, architecte, ancien député
Sándor Szilágyi, écrivain (photographie)
László Rajk est un architecte et créateur hongrois qui, depuis le milieu des années 1970 a été actif dans l'opposition démocratique au régime communiste en Hongrie. En 1981, il co-fonde (avec Gábor Demszky) la Maison indépendante et clandestine, Publishing AB, et utilise son appartement à Budapest comme librairie. En 1988, il a été co-fondateur du Réseau des libres initiatives et l'Alliance des démocrates libres ; après l'établissement de la démocratie en 1989-1990, il a été élu membre du parlement pendant six ans. Son père, également appelé László Rajk (1909-1949), a été ministre de l'intérieur et des affaires étrangères de Hongrie dans le gouvernement post-1945. Après un simulacre de procès basé sur des accusations d'espionnage montées de toutes pièces, il a été exécuté.
Budapest: réflexions au seuil de la Nouvelle année
Budapest: réflexions à la veille de Noël
voici un article de Zsuzsa Ferge : il est paru en hongrois le 24 décembre dans NÉPSZAVA. traduit en anglais pour OpenDemocracy et publié le 12 janvier. Je l'ai traduit de l'anglais, sans souci de style, avec l'aide de Google le 15-01-2012. J'ai graissé certains phrases et semé quelques notes personnelles.
Les lecteurs de l'Astragale pourront y voir un contrepoint à l'énigme de Kara. Décidément la Hongrie est au centre (provisoire, espérons-le) de ce blog. L'article de Zsuzsa Ferge complète, sous un angle différent, mais pas davantage rassurant, les articles de Paul Krugman et de Kim Lane Scheppele sur l"évolution inquiétante de la situation en Hongrie.
A propos de l'auteur
Zsuzsa Ferge est professeur de sociologie à l'Université Eötvös à Budapest depuis 1988. Elle fonde le premier département de politique sociale en Hongrie en 1989. Un de ses projets les plus récents après des années d'engagement en faveur des pauvres et des marginalisés, vise à l'éradication de la pauvreté des enfants en zones rurales défavorisées.
Les campagnes gouvernementales contre les pauvres n'ont rien de nouveau en Hongrie. Mais 2011 a vu certains développements inhabituels.
Fête de l'amour, de l'altruisme et de la compassion envers les nécessiteux, Noël semble un bon moment pour regarder ce qui est arrivé à ces valeurs en Hongrie cette année.
Le tableau d'ensemble - en Hongrie et dans le monde en général - est assez sombre. Selon le dernier rapport de l'OCDE , les inégalités qui constituent le cadre de la pauvreté sont à la hausse dans le monde entier. À ce stade, même l'OCDE estime que la théorie selon laquelle les bénéfices de la croissance économique ont des retombées sur les pauvres et les plus pauvres est erronée. Cela n'est tout simplement pas arrivé. Une façon de créer un obstacle ou une barrière à l’aggravation de la pauvreté, selon l'OCDE, pourrait être pour les gouvernements d'être un peu plus décidés à taxer les revenus et les actifs des personnes plus aisées et / ou à renforcer la protection sociale.
L'Office statistique central hongrois rapporte qu'en 2010 l'écart de revenus en Hongrie a continué de croître avec les revenus du million de personnes (le décile inférieur) qui ont de facto baissé tandis que ceux du million au top (le décile supérieur) auront progressé de façon spectaculaire . "Dans plusieurs des micro-régions pauvres les chercheurs en pauvreté des enfants ont pu suivre - jusqu'au milieu de 2011 - les effets combinés de la crise et des mesures gouvernementales sur les familles pauvres avec enfants. La pauvreté a toujours été élevée parmi les familles avec enfants dans ces régions pauvres, se situant autour de 50 pour cent, ce qui est de deux à trois fois plus élevé que la moyenne nationale. Toutefois, entre 2009 et 2011, elle a grimpé de 51 à 62 pour cent. L'augmentation a été particulièrement sévère chez les personnes vivant déjà dans une pauvreté profonde, les chômeurs et les Tsiganes. La baisse des revenus est visible à leur mauvaise alimentation, mais elle est devenue scandaleusement apparente au vu de leur incapacité à payer les factures.
La proportion des ménages qui sont en retard sur leurs factures d'électricité et d'eau a doublé. L'impact de la pauvreté croissante implique une détérioration objective dans le niveau de vie et une augmentation subjective de leur détresse. Un nombre croissant de personnes vivent dans la crainte de perdre leur emploi et leur maison, et ils ont abandonné leurs vieux rêves d'envoyer leurs enfants au collège.
Il n'ya rien de nouveau en ce qui concerne les flux menant à l'expansion de la pauvreté ni sur les politiques qui ignorent le sort des pauvres et leur refusent l'aide. En 2009, nous avons déjà accusé le gouvernement de mener une campagne contre les pauvres au lieu d'une campagne contre la pauvreté. Mais dans les 18 derniers mois, nous avons été témoins de plusieurs mesures que nous devons considérer comme inhabituelles, ou au moins comme bien plus sérieuses que les précédentes en matière d’atteinte aux pauvres. En fait, les actions du gouvernement en ce qui concerne les pauvres sont passées d'une assistance réticente à une restriction des droits, elles se sont transformées en humiliation systématique, puis ont progressivement conduit à un rejet catégorique des pauvres, à la criminalisation de la pauvreté et finalement au traitement des pauvres comme des criminels.
Les mesures fiscales
Le premier coup porté à la gestion des difficultés de la société a été le remplacement des impôts sur le revenu progressif par un système de taxe forfaitaire (le taux unique ou flat tax) en 2010. Ceci a diminué les ressources disponibles tout en redistribuant 500 000 000 000 forints, prenant l'argent des pauvres pour le donner aux riches. (Les avantages fiscaux à la famille ont également servi à cette fin: les familles aisées ont reçu une déduction importante de leurs impôts, tandis que les pauvres n'ont rien eu.) Les mesures fiscales ultérieures (telles que la cessation des crédits d'impôt pour les familles à faible revenu) ont encore creusé les inégalités. Les conséquences prévisibles de ces changements dans l’assiette de l'impôt sont largement responsables de l'insuffisance des ressources publiques, même si cela n'a pas été avoué.
Les premières mesures (je n’ai pas dit nouvelles) comprennent une baisse du niveau des prestations sociales. Un des éléments est l’élaguage des normes budgétaires pour les établissements offrant des services sociaux, éducatifs ou similaires. Le coup de frein décrit comme nécessaire en 2011 et 2012 a eu un impact particulièrement sévère sur les institutions au service des plus faibles et les plus vulnérables parmi les pauvres. Les normes prévues pour les établissements accueillant des enfants, une garderie, les repas pour les enfants et la protection des enfants ont été essentiellement inchangées depuis des années, de sorte que l'inflation a progressivement érodé leur valeur réelle. Pour 2012, les budgets pour l'amélioration du bien-être et de services à l'enfance ont été réduits de deux tiers, avec une détérioration particulièrement forte des conditions pour les soins aux plus vulnérables - malades psychiatriques, toxicomanes, victimes de violence domestique tentant d'échapper à leur agresseur, et sans-abri. Les allocations individuelles en espèces ont été réduites de différentes manières. La plus commune consiste à supprimer l'indexation sur les prix. Les allocations familiales et des provisions pour les pauvres n'ont pas été indexés depuis 2008. L'ancien gouvernement pensait qu'il devait au moins trouver une excuse pour stopper l'indexation. Le gouvernement en place depuis 2010 tient pour acquis l'absence d'indexation et c’est gravé dans le marbe pour les années à venir. Le manque d'indexation à lui seul a entraîné une perte de 20 pour cent des prestations en espèces aux pauvres entre 2008 et 2012.
Coupures profondes et véritables emplois
Des coupes de facto se font à une échelle encore plus alarmante. Initialement, la rémunération du travail dans la communauté (je traduis community workers par travailleurs sociaux) était au niveau du salaire minimum officiel - 73500 forints par mois avant impôt en 2010. (En 2009, la somme mensuelle après impôts du minimum vital tel que calculé par l'Office central des statistiques était de de 75 000 forints pour une personne seule, et de 217 000 forints pour une famille avec deux enfants.) Le droit de l'emploi public adopté en 2010 a introduit un nouveau sous-minimum pour le travail communautaire, qui en août 2011 a été fixé à 57 000 forints. Toutefois, les experts gouvernementaux a décidé que le montant net, soit environ 40 000 forints, était encore trop élevé pour inciter les gens à se «vrais» emplois, donc ils ont coupé la rémunération pour les travailleurs communautaires à temps plein à 45 600 forints avant impôt, environ 30.000 forints après impôts . En 2011, le gouvernement a également réduit le montant total de l'aide qui peut être fournie à une famille sans emploi ou pauvre, d’exactement 30 pour cent à 42 000 forints par mois, indépendamment du nombre d'enfants.
Une autre façon dont les prestations peuvent être réduites consiste à diminuer le laps de temps d'admissibilité. L'allocation de chômage est un excellent exemple. Après 1990, elle était fondée sur l'assurance, proportionnées aux revenus, et offerte pour une longue période de temps, (quoique en décroissant) suivie, au moins pendant un certain temps, par l'assistance-chômage sans limite de temps.( la traduction en anglais est peu claire :After 1990 it was insurance-based, proportionate to earnings, and offered for a lengthy (albeit diminishing) period of time, followed, at least for a while, by unemployment assistance with no time limit) Après une série de changements de nom et de coupes les deux éléments constitutifs ont été fondamentalement modifiés. La première période de prestations de chômage (qui n’a maintenant qu’une relation vague à l'assurance sociale) est actuellement appelée soutien à la recherche d'emploi avec une phase "généreuse" d'une durée de trois mois au cours desquels le montant maximum payable est de 120 pour cent du salaire minimum. Elle est suivie par une seconde période de trois mois, avec le plafond de paiement fixé à 60 pour cent du salaire minimum. Le soutien de recherche d'emploi est suivi par des travaux communautaires obligatoires ou par «à la substitution d'emploi" avec des conditions sévères.
C'est le système de prestations de chômage le plus avare de l'ensemble de l'Europe. En outre, les changements fréquents des règles et des définitions sont des moyens délibérée de garder les pauvres dans l'obscurité, réduits à deviner ce qu'ils peuvent recevoir. (la novlangue orwellienne n'est pas loin note J-o) Le concept de "allocations familiales" universel existe toujours, mais ce que les familles reçoivent effectivement est appelé «l'allocation d'éducation» ou (si l'enfant a plus de six ans) "soutien éducatif". Cela permet d'avoir un ensemble de règles pour l'une et un autre systèmepour l'autre (par exemple le retrait du soutien pédagogique en cas d'absentéisme scolaire). Les termes du premier programme (déjà répugnant) de «travaux publics» introduit en 2008 ont été modifiés à plusieurs reprises. «Travaux publics» a été rebaptisée «emploi public» en 2010, garanti pour plus de gens, mais pour des périodes beaucoup plus courtes, et limité à des heures quotidiennes de travail courtes et moins bien rémunérées (généralement de 4 heures pour la demi-solde). Les avantages pour ceux qui attendent pour des travaux publics disponibles, anciennement appelé ”soutien [à ceux qui sont] prêts à servir " - un concept assez alléchant - a été rebaptisée «allocation de remplacement de salaire" à partir de 2010 jusqu'en août 2011, quand il a été changé pour Le “soutien à la substitution d’emploi». Ce processus particulier de redénomination des mesures pourrait être décrit comme un acharnement très visible à effacer de l'histoire les deux dernières décennies depuis la fin du système socialiste, voire toutes les sept décennies depuis 1944, maintenant qualifiées d'illégitimes, de viles et de pécheresses. (Orwell, décidément...)
Volonté de coopérer et les murs de la honte
Dans le monde entier, des conditions préalables sont fixées pour les droits aux prestations en espèces appelés TMC, les transferts monétaires conditionnels. Le but initial des TMC est de procurer de l'assistance aux plus pauvres dans les pays moins nantis, là où les systèmes de protection sociale sont peu développés ou incomplets, la mise à disposition dépendant de la performance des pauvres à effecter des tâches qui permettront d'améliorer leur situation dans le court terme et qui pourront améliorer leurs chances dans la vie sur le long terme. Par exemple, les familles avec enfants bénéficient d’une mesure d'assistance s'ils envoient leurs enfants à l'école, si leurs enfants terminent leurs études secondaires, ou s'ils voient à ce que leurs enfants reçoivent les vaccins, etc.
En Hongrie, ce lien entre l'aide et les conditions a une connotation négative parce que les prestations étaient autrefois relativement avancées et que les droits étaient étendus si ce n'est universels. Par conséquent les conditions se présentent comme des sanctions punitives plutôt que comme des mesures d'incitation à faire quelque chose de nouveau et ensuite à en être récompensé. Dans les conditions prévalant aujourd’hui en Hongrie, on exige des gens qu’ils prennent des mesures (qu’ils agissent) afin de ne pas être privés de prestations existantes ; la non-conformité devient un facteur de réduction des droits ou, dans certains cas, elle est effectivement criminalisée. Si une personne n'accepte pas le premier emploi public qui lui est offert, il ou elle sera exclu(e) du bénéfice des prestations de chômage ou de travaux publics pendant trois années complètes. Si un enfant est absent de l'école pendant 50 heures sans certificat médical, l'allocation familiale sera suspendue pendant six mois. Plus récemment, les conditions comprennent de plus en plus une série de règles de comportement. Une règle de longue date qui est maintenant étendue à de nouveaux groupes (par exemple,à certains handicapés) est la coopération obligatoire avec une sorte d'autorité. Cette autorité est censée aider à la réinsertion, mais la plupart ne fait que gérer l'administration des destinataires, et que documenter officiellement leur volonté de coopérer.
Depuis 2010, la loi a également précisé dans le cadre de la conditionnalité "l'obligation d'assurer le bon ordre de l'environnement résidentiel." Les autorités locales ajoutent le contenu qu'ells veulent à ce cadre juridique, qui peut aller bien au-delà de garder l'espace public autour de la maison et la clôture du jardin en bon état. Je dois admettre que, pour autant que j'aie pu me familiariser avec les règles adoptées par les autorités locales, la plupart des autorités locales n’ont pas abusé des opportunités offertes par la loi. Toutefois, dans les zones où les préjugés contre les pauvres et les Tziganes sont en plein essor, nous pouvons trouver de nombreuses conditions humiliantes qui vont brutalement s’ingérer dans la vie privée des résidents. Pour souligner le cynisme des forces au pouvoir, les familles pauvres seront dans l'impossibilité de répondre à certaines de ces conditions préalables. En jetant un coup d'œil au hasard sur ces décrets locaux, on tombe par exemple sur les points suivants - «a) la hauteur de l'herbe sur le terrain ne doit pas excéder 15 cm, (Attila, reviens, ils sont devenus fous ! note J-o) et b) les mauvaises herbes ne peuvent dépasser 15 pour cent des terres utilisables et ne peuvent dépasser 15 cm». (Là nous quittons Orwell pour Kafka ou Hasek...) L'ingérence couvre également l'intérieur des maisons. Une condition pour l'aide est que, «la maison doit toujours être propre, en ordre et fraîchement chaulée,» et que «pour assurer le développement sain de la personnalité, l'espace personnel dans les zones résidentielles doit être au minimum de 6 mètres carrés par personne», tandis que d'autres règles stipulent qu’«il est nécessaire pour toutes les personnes résidant dans ladite propriété de maintenir leur hygiène personnelle grâce à des soins réguliers de leur personne et d’assurer la propreté des vêtements personnels de façon permanente, et de même de les stocker dans un endroit propre. " Le respect de ces conditions peut ou doit être surveillé. De toute façon, cela équivaut à une invasion légale de la vie privée.
Les conditions ci-dessus pour recevoir les prestations, impossibles à satisfaire ont été promulguées en 2010 à l'origine pour les pauvres valides et ne furent ensuite étendues à toutes les personnes pauvres qu'en 2011. Les méthodes successives employées pour appauvrir davantage les pauvres ont été très créatives. Une étape dans le domaine de la limitation des droits est qu'une fraction croissante des prestations – [bien que] spécifiée comme prestation en espèces dans la loi – est fournie en nature, en totalité ou en partie. Cela non seulement implique un travail administratif compliqué et coûteux, mais elle a aussi pour objectif d’isoler les bénéficiaires du marché, et de l'économie monétaire. Il ya eu une croissance des piloris et d'autres formes de condamnation publique (si quelqu'un ne vient pas prendre un déjeuner qu’il a demandé ou s’il ne maintient pas sa cour dans l’état prévu. Etc.) Le nombre de documents requis des pauvres pour certifier qu’ils sont en conformité avec les pouvoirs en place est en augmentation. Les services sociaux ont été alourdis par des missions administratives qui sont exécutées au détriment de leurs missions réelles.
Bonne humeur et les haines ouvertes
En attendant on a vu une augmentation constante des préjugés et des discriminations contre les pauvres, et principalement contre les Tsiganes, qui a souvent basculé dans la haine ouverte. Non seulement les médias l’auront encouragée mais aussi les forces au pouvoir en réagissant pas aux provocations, auxs menaces ou auxs actes de violence et aux marches illégales initiées par le parti d'extrême droite Jobbik, ainsi que par des déclarations venant de politiciens importants utilisant le même vocabulaire. La parole publique qui isole et criminalise les pauvres est à la hausse (les gens qui fouillent dans les ordures pour survivre sont qualifiés de malfaiteurs, et les sans-abri sont dits «être les occupants des parties importantes des villes, celles qui sont régulièrement visitées par le public »). L’expression initiale «criminalité tsigane" a été élargie en histoires de «mafias», organisées par les mendiants et les sans-abri, encore suivie par d’autres catégories de crimes Dans son discours sur l’"Etat de la Nation" le Premier ministre a accusé de nombreuses personnes de ne pas avoir de travail parce qu'ils gagnent leur vie par d'autres moyens, par exemple, comme «voleurs de poules». Selon le maire de Budapest, la «criminalité des sans-abri existe, que cela nous plaise ou non. "
Une des premières manifestations de préjugés est l'affirmation que les pauvres détournent les prestations sociales pour acheter de l'alcool et jouer aux machines à sous, privant leurs enfants de biens de première nécessité, et qu'ils mentent et trichent pour obtenir de l'aide. (La recherche scientifique a abondamment prouvé que, pour les gens les plus pauvres et les Tsiganes, ces accusations sont fausses : mais personne ne semble dérangé par cette petite complication dans la perpétuation de ces mensonges) Au sommet de tout cela le ministre de l'Intérieur s'est désigné lui-même comme la personne "qui va enseigner aux couches [sociales] qui tiennent le travail dans le mépris la façon de travailler, et qui va faire nettoyer nos espaces publics par les mendiants et les gens qui mettent en péril la bonne humeur générale du pays." Des camps de travail supervisés par la police sont introduits comme le lieu de choix pour enseigner aux gens à travailler. Les nouveaux endroits où les sans-abri sont recueillis sont surveillées par la police. Il ya un certain nombre d'outils utilisés pour nettoyer les zones publiques des mendiants et des fouilleurs de poubelles. On ne peut pas fouiller une poubelle si elle ne contient rien de valeur. Par conséquent, le moyen efficace de traitement des fouilleurs de poubelles semble être d’emporter - du moins dans les zones du centre-ville - les poubelles sélectives que les gens ont finalement commencé à utiliser. Bien sûr, les meilleurs outils de nettoyage sont des interdictions, des amendes cyniquement élevées, et en cas de «récidive», l'emprisonnement. La modification de la Loi sur les infractions sanctionnant la vie sauvage par des amendes élevées (150 000 forints), et en cas de récidive par une peine d'emprisonnement, a été adoptée le 14 Novembre 2011.
Avec ça ce pays, les - ses politiciens au premier chef - a outrepassé les limites de l'humanité. En ce nouveau millénaire, la Hongrie est le premier pays en Europe à criminaliser et à emprisonner les pauvres, en utilisant la coercition policière pour le seul «crime» d'être pauvre. Rappelons-nous ce fait les jours où nous célébrons la charité, l'amour et la bonne volonté de tous.
l'article de Zsuzsa Ferge est paru en hongrois le 24 décembre dans NÉPSZAVA. traduit en anglais pour OpenDemocracy et publié le 12 janvier. Traduit de l'anglais, sans souci de style, par Google et J-o le 15-01-2012.
première énigme : pourquoi celle du samedi soir paraît-elle le dimanche après-midi
Bonjour,
J'ai reçu deux énigmes plus ou moins en même temps. C'est donc un peu la pagaille. Cela ne fera que pimenter le jeu. En tout cas espérons-le... Voici tout d'abord la première énigme de Kara en 2012 ; pour la clarté des débats, elle s'intitule Hongrie 1
Premier extrait :
L'année scolaire était commencée depuis longtemps ; comme Mámi, je supportais mal de rester prisonnier entre quatre murs. Mais que ça me plaise ou non, c'était tout un, j'avais affaire à plus fort que moi. Je ne voyais plus mes copains que le soir. Les études ne m'offraient guère de sujet de conversation avec eux, ça ne les intéressait pas. Ils me demandaient seulement, de temps à autre, ce que j'avais mangé à la cantine. Le seul intérêt de l'école, c'est qu'on y tuait le cochon toutes les semaines. Quand je leur rendais compte de tous ces fastes, leurs yeux s'allumaient de convoitise ; jamais ils n'avaient assisté à ce genre de festivité.
Eux, par contre, partaient trois fois la semaine chaparder dans les environs : la région était un véritable garde-manger où l'on pouvait en toute liberté s'empiffrer de melons, de raisins, de fruits cueillis aux arbres. Auprès de ces expériences merveilleuses, mon petit train-train d'écolier ne faisait guère le poids. On ne cessait de me faire des reproches, les grandes personnes elles-mêmes ne comprenaient pas pourquoi ma mère tenait tant à m'envoyer à l'école, pendant que les autres enfants arrivaient à se faire jusqu'à un pengö et demi par semaine, à l'automne, en prenant part aux chasses . J'avais beau protester, ma mère n'acceptait pas que je manque la classe un seul jour.
Le soir, je retrouvais une totale indépendance. Je n'avais pas de leçon à apprendre, personne ne m'interrogeait, ni à l'école, ni à la maison, et on trouvait tout naturel que je ne fasse pas de devoir. De toute façon, je n'avais ni livre ni cahier, je n'en avais jamais vu la couleur. Mais quand l'inspecteur passait, c'était toujours moi qu'on choisissait pour répondre.
Chaque fois, le maître commençait ainsi :
- Voyons donc si le petit Négus va savoir nous dire... ?
Je savais toujours.
- Les boutons de pantalon sont en fer et en cuivre ; de même la pièce de deux fillérs que Monsieur l'Inspecteur tient à la main, parce que la Hongrie est un pays riche qui possède de tout.
Et il me donnait les deux fillérs.
J'étais moins que les autres soumis aux règles scolaires, et cela, je le devais en partie à mon père. Je ne me rappelle plus du tout quand j'ai commencé à fumer, mais il est certain que je fumais déjà quand je suis entré en première année d'école. Je devais y être depuis quelques mois lorsqu'un jour j'ai ramassé la cigarette que le maître venait de jeter, et je me suis mis à la fumer.
Indignés, mes petits camarades ont couru me dénoncer sans même attendre la sonnerie, espérant me voir punir pour cette infraction au sacro-saint règlement. Ils en furent pour leurs frais : la mise à mort, déjà plusieurs fois réellement escomptée, n'eut pas lieu. Elle n'avait pourtant que trop tardé. Après la sonnerie, le maître vint tranquillement se jucher sur le banc et, après m'avoir placé devant la porte ouverte du poêle, m'offrit une Hunnia. Les Hunnias sont de ces cigarettes fortes dont l'odeur, à elle seule, est capable de tuer les rats, et même des putois. J'en connaissais les effets, mais je ne voulais pas me dégonfler. Il m'était arrivé d'en fumer, faute de mieux. Je m'amusais à faire sortir la fumée tantôt par le nez, tantôt par la bouche. Parfois, à la vue de mes ronds approximatifs, mes ennemis eux-mêmes manifestaient bruyamment leur admiration, et même ils en redemandaient.
Quand j'eus fini ma cigarette, il m'en offrit une autre. Je tentai, de la façon la plus humble, de lui faire entendre que ma tête, que mon estomac... Bref, que je préfèrerais attendre la prochaine récréation. Peine perdue. Sous la menace de sa canne, il m'obligea à la prendre.
Je la fumai consciencieusement. Je ne passais pas pour un débutant, n'empêche que je sentis tanguer le plancher.
- C'est un avertissement, dit le maître. La prochaine fois que je t'y prends, je t'en fais fumer dix.
Je pris l'avertissement au sérieux : pendant des années, je n'osai plus fumer que dans la rue et à la maison. En troisième année, j'eus une nouvelle institutrice, et pas n'importe laquelle. Quand elle eut vent de mes mauvaises habitudes, elle me fendit la peau du crâne en plusieurs endroits.
Mon père ne se montra pas entièrement d'accord avec cette méthode d'éducation. Il déclara une fois pour toutes que si lui ne m'interdisait pas le tabac, les autres n'avaient pas à le faire. Peut-être qu'il employa des termes un peu différents, toujours est-il que son intervention s'avéra efficace. Dès lors, personne ne me fit plus de remontrance à ce sujet. On trouvait cela aussi naturel que de voir M. Domokos, l'instituteur, arriver saoul chaque jour.
Le soir, j'allais au cinéma, et chaque fois que je le pouvais à l'insu de ma mère, je séchais la classe. Elle n'était pas d'accord avec mes habitudes d'indépendance, et j'essayais de tenir secrètes mes affaires. C'est donc en pleine connaissance de cause que je décidai un beau jour d'aller le lendemain à la chasse au lièvre.
Ma mère avait une réputation de Mère Fouettard. Mes copains en savaient quelque chose : quand elle nous prenait ensemble sur le fait, il n'y avait plus ni fils, ni copain. Quand je leur fis part de ma décision, ils se montrèrent sceptiques. A dire vrai, j'eus moi-même quelques hésitations, mais je m'étais trop avancé et je ne pouvais plus me dédire. Le soir, je déclarai à ma mère que nous allions en excursion le lendemain.
- Bon, dit-elle.
Et aussitôt commencèrent les mises en garde :
- T'avise pas de grimper aux arbres ! Et si j'apprends que t'es parti te baguenauder ou que tu t'es disputé, tu remets plus les pieds ici.
Au lever du jour, je quittai le bon nid bien chaud et me tapis en grelottant dans le fossé au bord de la route pour attendre les copains. Ils arrivèrent tous ensemble et poussèrent un grand hourra ! en me voyant. J'eus peine à contenir ma fierté.
L'automne tirait à sa fin ; les matinées se teintaient encore de soleil, mais il n'était plus assez chaud pour nous faire transpirer. On trouvait encore ça et là quelques fruits quoique déjà piqués par les gelées ; nous n'épargnions pas nos culottes pour les attraper.
Nous avancions à travers des broussailles sans fin et des champs de maïs déchiquetés par les vents, pourchassant le gibier avec des grandes clameurs. Il y en avait amplement, bien plus qu'on n'en pouvait tirer. Nous nous reposâmes pour déjeuner dans la cour d'une ferme abandonnée.
Tout en mangeant, ces messieurs n'arrêtaient pas de se glorifier de leurs succès. Rien n'échappait à leur éloge, pas même les fusils qui s'étaient enrayés à chaque coup. Quant à nous autres, nous attendions à l'écart quelques restes des agapes que s'offraient les chasseurs et les chiens. Nous n'attrapâmes guère d'indigestion. Après le repas, l'allégresse atteignit son comble. Ginár, l'homme de confiance de ces messieurs, ouvrait bouteille sur bouteille. M. Rácz, le directeur d'école, était devenu tout rouge et poussait de grands éclats de rire, en continuant à boire comme un cheval assoiffé.
- Venez, les tziganes ! nous cria-t-il. Chantez donc un air à Hojlesz, faites-le danser.
C'est ainsi qu'ils appelaient Ginár. Nous accourûmes sans nous faire prier, espérant voir tomber quelque pièce. Hélas, il n'en fut rien, mais nous n'en continuâmes pas moins à chanter la chanson tzigane endiablée Celui qu'est habillé en rouge hojle ! C'est à cause d'elle qu'ils appelaient Ginár Hojlesz.
Voilà, c'est le premier texte. Pour vous aider, en tout cas c'est ce qu'elle prétend, Kara vous joint un premier lexique. Vous constaterez avec satisfaction qu'aucun des mots de ce lexique ne figure dans l'extrait. Ce n'est pas une raison pour ne pas goûter "l'or qui toujours serpente aux veines du lexique...." Il y a aussi en principe des illustrations, mais je patauge pas mal pour les trouver et les afficher ....
LEXIQUE première partie :
1-Putri -noms donné par les Hongrois aux baraques misérables des tziganes sédentaires
2-roumoungoros -tsiganes hongrois
3-robia -captivité
4-tchatcho rom-vrais tziganes
5-Oungorothem-Magyarorszag- Hongrie
6-Kris-tribunal tsigane (rien à voir avec les tribunaux proposés par la future constitution 2012)
7-Sirbico-Srbija-SErbie
8-Bocskor-sorte de mocassin fait d'un seul morceau de cuir s'attachant avec des lanières
9-Dolmouta -Tribu-
10-Péterstyok-clan de Péter
11-tchoreler-voler
12 “Amaro dad Devla, kon san o tchéri : Notre pére qui êtes aux cieux “ eh oui ! Puisque l'administration hongroise parle de catholicisme ! Mais alors que faire de la si belle synagogue de Budapest et son arbre de tristesse .
13-Etoile D'Eger : roman aussi populaire en Hongrie que “les trois mousquetaires “en France
14-Kevert : sorte de mélange tord-boyau
15-Tsouharé : bastringue ( probablement issu du mot français soirée )
16-Djouklano manouch : Hommes-chiens
17-Gadjo : non tzigane
18-Dilo : idiot
19-Harnyék : débrouillarde
20- Macsar : de la lignée des pêcheurs
21-Tchozé : propre à rien
22 – Na vorbi = ne parle pas
23-“Kode phendiom, sar tu muto : j'ai dit que tu étais muet “
24-“Bout djenel khohovel : elle ment beaucoup “
25-“Thaves baxtalo“ : bonne chance
26- Masalka : au sourire amer
27-Bater : ainsi soit-il
28-Papou : grand-père.....(Les grecs diraient Papouli, dixit kara )
29-NAÏS : merci
neuf mois après...
J'ai reçu les clefs de ce blog le premier avril 2011. Neuf mois après, quelles conclusions en tirer ? Faisons ensemble l'état des lieux. Je pense que je peux rendre les clefs, ce blog est resté raisonnablement propre. Mais il a besoin de sang nouveau, en termes de contributeurs, et surtout de lecteurs. A cet égard, ces neuf mois n'ont pas été bien convaincants. La petite famille s'entend bien, mais reste assez limitée. Même les Pokémons ne s'agitent guère.... Harmonia qui a accès aux statistiques, pourrait nous éclairer. Si vous avez des idées, ou des énigmes, n'hésitez pas ...
un peu d'air frais ....
Voici un poème de Tomas Tranströmer, prix Nobel 2011, en version bilingue suédois-français. Je ne sais pas le suédois, il s'agit donc d'une simple collecte sur la Toile. Pour les amateurs de beaux livres, l'édition des oeuvres complètes par Bonnier me paraît superbe d'élégance. Qu'il s'agisse de typographie, de mise en page, ou de balance des blancs, c'est du beau travail, sans que cela ressorte de la biibliophilie. On peut en voir les premières pages sur le site http://media.bonnierforlagen.se/bladderex/?isbn=9789100128258
FRÅN BERGET
Jag står på berget och ser över fjärden.
Båtarna vilar på sommarens yta.
« Vi är sömngångare. Månar på drift. »
Så säger de vita seglen.
« Vi smyger genom ett sovande hus.
Vi skjuter sakta upp dörrarna.
Vi lutar oss mot friheten. »
Så säger de vita seglen.
En gång såg jag världens viljor segla.
De höll samma kurs - en enda flotta.
« Vi är skingrade nu. Ingens följe. »
Så säger de vita seglen.
Tomas Tranströmer, Den halvfärdiga himlen, (Ciel à moitié achevé) ,Bonnier, Stockholm, 1962.
DE LA MONTAGNE
Je suis sur la montagne et contemple la baie.
Les bateaux reposent à la surface de l’été.
« Nous sommes des somnambules. Des lunes à la dérive. »
Voilà ce que les voiles blanches me disent.
« Nous errons dans une maison assoupie.
Nous poussons doucement les portes.
Nous nous appuyons à la liberté. »
Voilà ce que les voiles blanches me disent.
J’ai vu un jour les volontés du monde s’en aller.
Elles suivaient le même cours ― une seule flotte.
« Nous sommes dispersées maintenant. Compagnes de personne. »
Voilà ce que les voiles blanches me disent.
Tomas Tranströmer, Baltiques, Œuvres complètes 1954-2004, Gallimard, 2004, Traduction Jacques Outin.


