L'astragale de Cassiopée

27 mars 2014

Silence ...

Sur le blog de Paul Edel, Christiane m'a demandé de traduire ce poème que je ne connaissais pas. Il se trouve que cette demande coïncide avec la mise en sommeil de ce blog. J'en ai pris les clefs chez Harmonia le 1er avril 2012, je les rends le 31 mars 2014.

Ce texte est donc tout à fait de circonstance. J'ai recherché la version originale (?) du texte. C'est celle que je mets en tête. Je n'ai pas vu le film de Jane Campion, et cet essai de traduction en est indépendant.

 

Thomas Hood 1798-1845 Silence

 

THERE is a silence where hath been no sound, 
There is a silence where no sound may be, 
         In the cold grave--under the deep, deep sea, 
Or in wide desert where no life is found, 
Which hath been mute, and still must sleep profound; 
         No voice is hush'd--no life treads silently, 
         But clouds and cloudy shadows wander free, 
That never spoke, over the idle ground: 
But in green ruins, in the desolate walls 
         Of antique palaces, where Man hath been, 
Though the dun fox or wild hyaena calls, 
         And owls, that flit continually between, 
Shriek to the echo, and the low winds moan-- 
There the true Silence is, self-conscious and alone. 

 

Il existe un silence où nul son n’a été
Il existe un silence où nul son ne saurait être,
          Dans le froid de la tombe — sous la mer, la mer profonde
Ou en plein désert où nulle vie ne se trouve,
Qui s’est vu assourdi, et se doit immobile* d’un sommeil profond,
          Nulle voix n’est étouffée, — nulle vie ne s’avance en silence,
          À part les nuages et leurs ombres vagabondes,
Qui jamais ne dirent mot, sur le sol désœuvré
Que dans les ruines verdies, dans les murs désolés
          Des antiques palais, où jadis l'Homme fut,
Bien que le renard brun, ou la hyène sauvage, crie,
          Et que les hiboux, qui volètent sans cesse de ci de là,
Hurlent à l'écho, et que les vents faibles gémissent,
Là se trouve le vrai silence, conscient de soi et seul. »

 

immobile*  : je traduis ainsi still, conscient que c'est peut-être "encore" qui conviendrait ; pas trouvé de mot français qui donne les deux sens.

Voilà, c'est fini. Les commentaires restent ouverts (svp pas de condoléances), en attendant le nouveau maître des lieux

 

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24 mars 2014

Folie ukrainienne de l'Occident : Sagesse d'un ancien de la Guerre froide par Spengler (David P. Goldman)

Les lecteurs de ce blog savent que j'estime beaucoup David Goldman, alias Spengler. Un des plus intelligents des néo-conservateurs américains, obsédé bien sûr par l'idée d'attaquer l'Iran (son Delenda Carthago à lui) . Son fantasme le reprend dans cet article, mais la vision qu'il donne de  la situation ukrainienne est intéressante, et aux antipodes de ce que raconte la presse courante (mainstream).

Je profite de cette publication pour signaler un site (en anglais) très intéressant "The Vineyard of the Saker". Pro-russe, antisémite "structurel", même s'il fait des efforts, l'auteur de ce site, un analyste militaire russe (ou d'origine russe) vivant aux USA, en a fait une mine d'informations sur la situation en Ukraine. C'est peu dire que les articles du NYTimes, du Monde, etc.  semblent provenir d'une autre planète.

"The Vineyard of the Saker", un site à lire avec attention.  Les "anciens de de la guerre froide" dont je fais partie, se souviendront peut-être de Victor Louis, source d'innformation riche bien que (parce que ?) suspecte.

Mais revenons à Spengler-Goldman....

Folie ukrainienne de l'Occident : Sagesse d'un ancien de la Guerre froide

David P. Goldman Le 20 Mars 2014

Quand Reagan était aux commandes , nous ne déblatérions pas sur les sanctions contre la Russie. Nous utilisions des méthodes clandestines pour saboter ses exportations de gaz naturel et d'autres fonctions clés. La plus grande explosion non - nucléaire d’origine humaine de l'histoire, la catastrophe du gazoduc Russe en 1982, en fut l'un des résultats. L’Un des « cerveaux » de cette opération bien documentée (et de quelques autres opérations qui restent encore à documenter ) était le directeur de la planification au Conseil de sécurité nationale sous les ordres de Richard Allen et de William Clark, le Dr Norman A. Bailey, qui détenait le titre d’assistant spécial du président. Bailey employait une petite équipe de spécialistes en vue d'obtenir des renseignements sur les domaines qui l’intéressaient, et j'ai travaillé pour lui entre 1981 et 1983 sur un certain nombre de projets, en particulier sur la surveillance des politiciens allemands et leurs soutiens à un moment où l'Europe était encline à conclure un accord avec les Soviétiques plutôt que d’affronter l'empire du mal .

Le Dr. Bailey a été mon mentor en géopolitique. Il m'a dit à la fin de 1981 que l'administration Reagan mettrait le communisme à bas en 1987, au moyen d’investissements militaires massifs ainsi que de la concurrence économique. J'ai pensé qu'il était fou, donc je me suis immédiatement engagé (I signed on). Maintenant en semi-retraite en Israël dans une villa perchée sur une colline surplombant la Méditerranée, c’étail était  spécialiste consommé de la guerre froide. Après avoir quitté l’administration gouvernementale, il a formé un cabinet de conseil avec l'ancien directeur de la CIA William Colby et il a conseillé des sociétés multinationales. 

J'ai reçu aujourd'hui de lui un courriel sur la réponse occidentale à la situation en Ukraine et j’ai obtenu sa permission de le publier. Le Dr. Bailey écrit:

"On tiendra pour admis que l'hypocrisie est le lait nourricier de la politique à la fois nationale et internationale, mais le tollé en provenance de l'Europe et des États-Unis à propos de la saisie russe de Crimée est vraiment inadmissible.

Le gouvernement ukrainien provisoire actuel est le produit d'un coup d'état.

La Crimée a été transférée à l'Ukraine en 1953 par Khrouchtchev (né en Ukraine) sans demander à personne en Crimée s'ils voulaient être transférés ou non. Même l'ancien secrétaire général du PCUS Gorbatchev a déclaré: « ... la Crimée a été fusionnée avec l'Ukraine ... sans demander aux gens et maintenant les gens sont en train de corriger cette erreur . Ce devrait être bien accueillie plutôt que d’annoncer des sanctions" .

La Russie n'aura pas désormais davantage accès à la Méditerranée depuis la Crimée qu'elle ne l’avait déjà du fait de son bail à long terme sur la base navale de Sébastopol .

Quant au détachement de territoire d'un État souverain par la force, le Kosovo a été séparé de la Serbie par bombardement de la Serbie par les États-Unis et les Européens jusqu'à ce que les Serbes acceptent.

Enfin, malgré une condamnation rhétorique féroce de la prise de contrôle russe, les sanctions appliquées à grand renfort de communication sont faibles au point d’être ridicules et sont prises pour telles par le gouvernement russe. La Russie a beaucoup plus d'influence sur l'Europe que l'Europe n’en a sur la Russie. Si la Russie se mettait à placer un embargo sur le pétrole et en particulier les exportations de gaz vers l'Europe, les Européens seraient à court de réserves dans les deux mois, et alors l'économie européenne serait arrêtée. La Russie, en revanche, ne ferait que perdre $ 7,5 milliards de chiffre d'affaires. Le commerce américano-russe est minuscule, de sorte que des sanctions commerciales par les États-Unis n'auraient pas de sens .

 Quant à d'éventuelles sanctions financières, il est  interdit aux responsables russes d'avoir des actifs à l'étranger en tout cas, de sorte que le « gel » de leurs actifs aux États-Unis s'élève à … rien du tout, en dépit de la déclaration monumentalement exagérée d'un « état d'urgence » et des sanctions incroyablement faibles prises à la suite d'une menace pour la « sécurité nationale ». En réponse, la Russie aurait retiré 100 milliards de dollars de bons du Trésor US. Quant aux Européens , leurs actifs en Russie sont trois fois les actifs russes en Europe .

En d'autres termes, tous les leviers, qu’ils soient commerciaux ou financiers sont du côté de la Russie, et pas de l'Occident .

Mais le plus important, et une parfaite illustration de ce qui peut se produire lorsque les divers effets des politiques adoptées et des mesures prises ne sont pas correctement calculés, la réaction de l'Europe et des États-Unis à la prise de contrôle russe de Crimée garantit la non-coopération des Russes à un accord significatif avec l'Iran en termes d’accès aux moyens de production d’armes nucléaires. En effet, la Russie vient d'accepter de fournir à l'Iran une autre centrale nucléaire .

On peut donc en toute confiance prévoir que tôt ou tard, et probablement plus tôt, l'Iran accèdera à la capacité nucléaire militaire. Qu'est-ce que devrait faire Israël ? Israël a deux options réalistes - attaquer militairement les installations nucléaires de l'Iran, ce que le ministre de la Défense Yaalon dit maintenant reconsidérer, ou de prendre les mesures défensives nécessaires pour veiller à ce que Israël soit préparé si (ou quand) l'Iran parviendra à miniaturiser ses armes nucléaires. 

Les vrais combattants de la guerre froide comprenaient qu’écraser l'Empire du Mal du communisme exigeait de prendre en compte les intérêts de la Russie en tant que nation. nos aînés les hommes d’état qui ont gagné la guerre froide, dont Henry Kissinger (dont l'ouverture envers la Chine prenait l'Union soviétique de flanc), tentent en vain d'injecter une note de bon sens dans le spectacle clownesque qui est annoncé comme politique étrangère américaine sur les deux côtés de l’hémicycle. Le courant républicain a pris la place Tahrir pour Lexington Common, puis a pris Maidan pour la place Tahrir. Si seulement nous étions plus rudes et plus durs, dit-on, la Crimée serait libre aujourd'hui. C'est tout simplement stupide, il n'ya pas d'état possible du monde dans lequel Crimée ne serait pas russe. Nous avons eu une certaine capacité à influer sur les conditions dans lesquelles elle serait russe, et nous avons choisi la pire des solutions, à savoir une hostilité ouverte combinée à une gesticulation impuissante .

Nous avons une élite qui vit dans son propre monde de réalité virtuelle défini par une idéologie en ruines, incapable d'apprendre de ses erreurs passées (ou même d'admettre que c’était des erreurs ) et condamnée à répéter encore et encore les mêmes erreurs. Ils gesticulent face à Poutine de la façon dont un petit garçon fait face au lion du zoo derrière les barreaux de la cage. Le lion, cependant, n'est pas dépourvu d’alternatives, comme le cas alarmant de l'Iran le montre clairement .

 Ce à quoi nous allons arriver en Ukraine, pourrais–je ajouter, c'est quelque chose comme ce que nous avons en Egypte. Alors que le gouvernement Obama et les sénateurs McCain et Graham (avec les gens du genre de Reuel Marc Gerecht du Weekly Standard) misent sur les Frères musulmans comme étant la voix de la démocratie islamique, l'économie de l'Egypte s'est effondrée. Le FMI a tenté d'obtenir de l'Egypte qu’elle sabre dans les subventions alimentaires et énergétiques qui dévorent son budget, et l'Egypte a refusé. Finalement, l'économie s'est effondrée et l'armée est revenue au pouvoir, avec un soutien populaire massif. L'Ukraine n'est pas tout à fait l'Egypte (exportateur plutôt qu’importateur de produits alimentaires), mais son économie est en ruine (busted), et l'Occident a envoyé le FMI une fois encore. C'est la recette pour le chaos. Poutine ne prendra pas plus Donetsk que Karkhov. Il n'a pas besoin. Il va attendre que l'Occident fasse de l'Ukraine une pétaudière, et alors il fera ce qu'il veut .

 Il ya quinze ans à peine l'Amérique était la seule hyper-puissance mondiale. Maintenant, nous nous agitons. Ce genre de pouvoir ne se perd pas. On peut juste le jeter par mégarde (dumb it away) ou  se décerveler.

 

Article imprimé à partir de Spengler : http://pjmedia.com/spengler

URL de l'article : http://pjmedia.com/spengler/2014/03/20/the-wests-ukrainian-folly/

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21 mars 2014

Que les Russes prennent la Crimée....

Les réactions sereines sont rares par les temps qui courent.  Les informations sont restreintes ou biaisées. Voici une  analyse qui me semble raisonnable :

source un éditorial publié dans Time

Former U.S. Ambassador to USSR: Let Russia Take Crimea par Jack F. Matlock Jr

Que les Russes prennent la Crimée, par Jack F. Matlock Jr., ambassadeur des États-Unis en URSS de 1987 à 1991

Le statut de la Crimée a été un facteur de brouillage et de complication dans les efforts de l'Ukraine pour former une identité nationale à partir d'éléments disparates.

Une fois que les dirigeants américains et occidentaux auront évacué leur colère face au président Vladimir Poutine pour avoir ramené la Crimée en Russie, il leur faudra trouver un moyen d'atténuer la rhétorique publique toxique et de se concentrer sur des négociations privées pour réunifier le reste de l'Ukraine. Le fait est , qu'on le veuille ou non, que l'Ukraine s’en trouve presque certainement mieux sans la Crimée qu'avec. Rien n’affaiblit plus une nation que de se maintenir en un territoire dont les habitants préfèrent appartenir à un autre pays.

Bien qu'elles puissent être difficiles à accepter pour toutes les parties concernées, les prémisses d'une solution à la pagaille ukrainienne sont claires : 1 ) La nouvelle Constitution devrait prévoir une structure de gouvernement fédérale donnant au moins autant de droits à ses provinces qu’aux États aux USA ; 2 ) La langue russe doit être à égalité avec l'Ukrainien , et 3 ) Il doit y avoir des garanties que l'Ukraine ne deviendra pas membre de l'OTAN, ou de toute autre alliance militaire excluant la Russie .

Y a-t-il un précédent historique qui pourrait suggérer qu'une solution de ce genre est possible ? Oui, absolument. Il suffit de regarder de près la Finlande. Après avoir perdu du territoire face à l'agresseur soviétique en 1939 et ne pas l’avoir reconquis lors de la «guerre de continuation " menée pendant la Seconde Guerre mondiale, les Finlandais ont accepté les pertes territoriales injustes qu'ils avaient subies, mais ils ont commencé à construire l'une des sociétés les plus avancées, prospères et autonomes aujourd'hui sur la planète. Comment ont-ils fait ? Tout d'abord, ils ont uni la majorité de langue finnoise et les citoyens minoritaires de langue suédoise en leur accordant l'égalité des droits linguistiques et culturels . Deuxièmement, ils ont pris soin de ne rien faire pour irriter l'Union soviétique juste à côté, même si l'une de ses « républiques » comptait un nombre significatif de Caréliens de langue finnoise. Troisièmement, ils ont pris soin de ne pas adhérer à l'OTAN, même s’ils ont fini par devenir un membre à part entière de l'Union européenne sans rencontrer d’objection russe .

Il est ironique de constater que la question qui a suscité les manifestations sur le Maidan à Kiev, qui se sont finalement transformées en révolution, – l’accord d'association avec l'Union européenne - n'aurait pas résolu les graves problèmes de l'Ukraine. l'aide russe acceptée par président ukrainien évincé Ianoukovitch n’aurait pas plus aidé l'Ukraine à résoudre ses problèmes internes de divergence économique et politique, ou l'échec économique ancré dans son héritage communiste soviétique. Si l'une de ces options avait été suivie, l'Ukraine serait devenu un boulet économique et politique pour son bienfaiteur apparent.

Le statut de la Crimée a été un facteur de brouillage et de complication dans les efforts de l'Ukraine pour former une identité nationale à partir d'éléments disparates. Historiquement , la Crimée a été russe depuis la fin du 18e siècle et certaines des batailles les plus notables de l'histoire russe s’y sont produites, des batailles inscrites dans l’identité nationale russe. Lev Tolstoï a combattu pour la défense de Sébastopol pendant la guerre de Crimée et écrit à ce sujet. (C'est la guerre qui a inspiré à Alfred Lord Tennyson " La Charge de la brigade légère " - " Il ne nous appartient pas de réfléchir, il be nous appartient que d’agir et mourir- Ours not to reason why; Ours but to do and die " Cela pourrait être une devise appropriée pour beaucoup des commentateurs va-t’en-guerre d'aujourd'hui.)

Quant à la Russie , il faut être conscient que les actions du président Poutine ont été très populaires en Russie. Sa position dans les sondages s'est sensiblement améliorée. Comme ailleurs, donner l'image de faire face aux calomnies étrangères procure des dividendes politiques. Et en Russie, la pression du public du président américain est particulièrement malvenue, compte tenu de l'histoire de ce que les Russes perçoivent comme le mépris (neglect) américain systématique des intérêts nationaux russes depuis la fin de la guerre froide .

La possession de la Crimée va entraîner des coûts substantiels pour la Russie. En dehors des coûts générés par les sanctions, il y en aura de plus grandes causées par le versement des retraites, l'amélioration des infrastructures, et le paiement des services de l'Ukraine, d’où la Crimée tire l’eau, l’électricité, le gaz naturel, et bien d'autres denrées nécessaires. Certains économistes russes ont estimé que le coût de l'amélioration nécessaire des infrastructures dépassera le montant des milliards de dollars dépensés à Sotchi pour préparer pour les Jeux olympiques d'hiver. Les Russes pourraient bientôt se lasser à la fois de ces dépenses et des autres tensions découlant de la récupération (grab) de la Crimée . Les Russes de Crimée, dans l’attente d'une amélioration immédiate de leurs conditions de vie, seront sûrement déçus quand ça ne se produira pas. Ainsi, dans un an ou deux, beaucoup pourraient considérer la Crimée comme un passif plutôt qu’un actif de la Russie.

Le problème crucial maintenant, cependant, ce n'est pas la Crimée et son statut, quelle soit l’émotionnelle que Russes et Ukrainiens puissent tous deux ressentir. C'est ce qui va arriver à l'Ukraine. Ceux qui veulent le bien de l'Ukraine et de ses citoyens doivent comprendre que seuls les Ukrainiens peuvent résoudre leurs problèmes. Les gens de l’extérieur peuvent gêner, ou aider, mais ils ne peuvent pas unifier un état fracturé. Pour l'instant, les Ukrainiens n'ont pas trouvé un leader capable d'unifier son peuple, mais cela ne veut pas dire qu'il ne s’en trouvera jamais un. Si c'est le cas, il ou elle aura porté une attention particulière à la façon dont les Finlandais ont réussi leur coup.

C’est en restant en contact avec toutes les parties concernées pour encourager une solution qui peut fournir les Ukrainiens avec un gouvernement d’union nationale capable de mener les réformes nécessaires mais difficiles, y compris de faire prévaloir le droit et l’indépendance (et la compétence) de la justice, que la communauté internationale pourra le mieux venir en aide. C'est alors seulement que l'Ukraine sera en mesure d'initier et de mener à bien les réformes économiques nécessaires à la compétitivité dans l'économie mondiale en mutation rapide.

Et les États-Unis ? Le gouvernement américain devrait suivre le principe d’Hippocrate : « D’abord ne pas nuire ». Les polémiques publiques n’apportent rien et devraient être maintenues à un minimum. Les sanctions promises devraient être appliquées. Mais les diplomates américains ne devraient pas essayer de diriger les efforts de l'Occident pour négocier avec la Russie, mais devraient plutôt rester en contact étroit avec les différentes négociations en cours et apporter un soutien diplomatique à celles qui semblent les plus prometteuses. Pour des conseils avisés, qu’ils se tournent tous vers les Finlandais.

Jack F. Matlock Jr., ambassadeur des États-Unis en URSS de 1987 à 1991, est l'auteur de Reagan et Gorbatchev : Comment la guerre froide a pris fin.

 

à noter que le discours du président Poutine le 18 mars n'a  pratiquement pas été repris par la presse occidentale. Le Boeing disparu passionne tout le monde, la catastrophe syrienne (presque) personne. L'Ukraine déclenche les discours belliqueux de "responsables" plus ou moins compétents. Sans vouloir devenir obessionnel du complot, on peut penser que l'information est accessible, mais qu'il faut la chercher.

N'ayant pas vocation à me faire le porte-parole de Vlad the Hammer (j'aime bien ce surnom de Poutine), je signale que le texte est accessible sur le site officiel du Kremlin ( kremlin.ru ) en russe et en anglais.

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08 mars 2014

journée des femmes (en guerre) : Les Troyennes d'Euripide au vingt et unième siècle en Syrie

Les Troyennes au vingt et unième siècle : femmes en guerre d'Euripide à la Syrie

Heather McRobie, Charlotte Eagar, et Georgina Paget 21 Février 2014

Published on openDemocracy (http://www.opendemocracy.net) Trojan Women in the twenty first century: women in war from Euripides to Syria

En décembre dernier, un petit groupe de bénévoles a organisé une production des « Troyennes » avec les réfugiées syriennes vivant actuellement en Jordanie. Heather McRobie évoque avec deux des organisatrices la façon dont l'art parle à celles qui ont survécu à un conflit, et de la signification des « Troyennes » dans un contexte moderne d’expériences féminines de la guerre.

« Les Troyennes » d'Euripide est l'un des témoignages artistiques les plus durables de la souffrance humaine en temps de guerre. En décembre dernier, un petit groupe a organisé une production de la pièce avec les réfugiées syriennes vivant actuellement en Jordanie. Charlotte Eagar et Georgina Paget , qui ont été impliquées dans la production de la pièce, discutent de leurs expériences de la mise en scène de la pièce, depuis les questions pratiques de la production et l'utilisation du théâtre dans la guérison d'un traumatisme, jusqu’à l'importance de témoigner de l'expérience féminine de la guerre, souvent tue.

 

Heather McRobie : Tout d'abord , Charlotte , pouvez-vous nous en dire un peu plus sur le projet et commentça a commencé. D'où vient l' idée? L'accent était-il mis sur l'importance de travailler avec les femmes syriennes ? Ou l'idée est-elle venue de vouloir monter la pièce d'Euripide en particulier?

Charlotte Eagar : L'idée est venue de deux directions différentes . Il ya plusieurs années , en 1992, je suis allée en Bosnie en tant que correspondant de presse, tout juste sortie de l'université, et j'ai passé tout l'été à interviewer les réfugiés. Cet automne, j'ai écouté les Troyennes sur le BBC World Service. Je l'avais aussi étudiée à l'université. Je me suis soudain rendu compte que les histoires dans la pièce étaient les mêmes histoires que j’avais entendues des réfugiées tout l'été - le viol, le meurtre, la destruction, l'exil, la perte. Que rien n'avait changé. Puis, en avril  dernier, j'ai eu une conversation avec Oxfam qui m'a demandé de réfléchir à un projet à mener avec les réfugiées syriennes . Mon mari [le réalisateur Willy Stirling] et moi venions de terminer les répétitions et le tournage d'un mini soap-opéra mini avec groupe de théâtre amateur d'enfants des taudis de Nairobi. Le mini soap a été créé dans le bidonville où vivaient les enfants, Dandora, aux limites de Nairobi, sur la plus grande décharge d’Afrique. En raison de la similitude avec leur propre situation, les enfants ont pu présenter des performances très convaincantes. Mais plus important encore, nous avons pu voir qu'ils avaient été transformées par l'expérience - qu'ils avaient beaucoup plus confiance en eux, qu’ils étaient en mesure de regarder la vie différemment, et qu’elle leur avait donné de nouvelles opportunités.

Nous pensions faire la même chose avec les Syriennes - quelque chose de difficile à faire qui leur donnerait de l'autonomie, mais aussi qui, compte tenu de la similitude de leur propre situation, avait une chance d’être  artistiquement puissant aussi. Nous avons également réalisé que si nous y arrivions, le projet pourrait être utilisé pour attirer l'attention d’une communauté internationale plutôt amorphe sur la crise des réfugiés syriens, qui se transforme en une catastrophe humanitaire .

HM : Les réfugiés en Jordanie sont évidemment souvent dans des situations précaires et instables, depuis leurs problèmes pour obtenir le droit de travailler jusqu’à la perte des liens sociaux liée au déplacement. Quels sont les obstacles pratiques que leur statut de réfugiés pose aux acteurs pour les répétitions et la mise en scène de la pièce?

Georgina Paget : Il y a eu tellement d'obstacles - mais aucun d’insurmontable, heureusement ! Pour commencer, nous avons décidé de travailler avec les réfugiés urbains, car, bien que les camps ne soient en aucune façon un bon endroit à vivre, il y a là habituellement au moins un sens de la communauté. Nous avons été informées qu'un projet comme celui-ci était vraiment nécessaire pour ceux qui ont été dispersés, ces réfugiés urbains sans communauté qui tombent souvent entre les mailles du filet faute de réseau de soutien. Cela signifie que trouver notre distribution fut d'abord un défi, car nous étions à la recherche de personnes ayant été dispersées, et donc dépourvues de toute communauté, où nous aurions pu aller les inviter à nous rejoindre. Mais après quelques démarches grave à l'extérieur du bureau d’enregistrement du UNHCR, (le Haut Comité pour les Réfugiés des Nations Unies) et même après avoir rencontré des gens chez eux pendant une dizaine de jours, une fois qu’elles se furent donné le mot, nous avons eu cinquante femmes qui ont rejoint le groupe en deux jours. Malheureusement, nous avons dû en refuser plus de cent autres qui étaient venues le troisième jour et qui ne tenaient tout simplement pas dans la salle de répétition ! C’est bien d’avoir de la sur popularité, mais nous espérons toutes que nous pourrons exécuter d'autres projets avec les quelque cent autres.

Initialement la plupart des femmes en connaissaient seulement une ou deux autres dans le groupe, et de ce fait - outre bien sûr leurs expériences - bâtir la confiance a été le premier obstacle à surmonter. Mais Omar, le metteur en scène et son équipe, ont fait un travail fantastique pour rendre cela possible. À la fin de la production la distribution avait vraiment pris - elles ont monté et géré leur propre groupe Facebook, elles s'entraidaient pour apprendre leurs textes, et elles se sentaient vraiment une famille. Tant et si bien que, par exemple, lorsque l'une des femmes de la distribution s’est retrouvée sans-abri après que le toit de sa maison a été arraché pendant des tempêtes de neige anormales [en Décembre 2013], l'une des autres femmes qu'elle avait rencontrées à l’occasion de la pièce l’a invitée avec son mari et son fils à rester avec eux le temps qu'il faudrait.

Les tempêtes de neige ont franchement été un cauchemar logistique, et elles ont certainement exacerbé certains problèmes existants - comme les conditions de vie de la distribution - et dans ce très mauvais temps, les bus que nous avions loués pour amener les femmes aux répétitions ne pouvaient même pas accéder au théâtre sur la colline et tout le monde a dû sortir et de marcher à pied. Certaines des femmes, ou leurs familles, étaient préoccupées à l’idée que leur implication dans le projet se sache à leur retour en Syrie et crée des problèmes à toute leur famille encore au pays, si bien que quelques-unes ont arrêté de jouer, même si certaines ont surmonté ce problème en se mettant un niqab sur le visage .

Je ne suis pas sûre que ça s’appelle un obstacle pratique, mais même si toutes n’avaient pas des enfants, un groupe de 50 femmes impliquait une crèche d'au moins 80 enfants. Ce fut indéniablement la pagaille au début (surtout que la plupart des enfants étaient profondément traumatisés eux-mêmes et que beaucoup n'étaient jamais sortis de leurs propres familles avant – on a tiré beaucoup de cheveux et déchiré bien des jouets au début), mais c’a été en fait une excellente occasion pour le psychologue qui travaillait avec les acteurs d'avoir chaque semaine une série de séances de thérapie par le jeu avec les enfants, et aussi de travailler avec les mamans sur la façon d'aider leurs enfants à surmonter un traumatisme .

HM : Pourquoi «les Troyennes » ? Cette pièce a-t-elle quelque chose de particulier, qui parle à des expériences modernes de conflit ? Avez-vous envisagé d'autres textes ou bien le texte d'Euripide a été central dès le début du projet ?

CE : C’a toujours été Euripide, dès le début. Euripide a écrit la pièce en 415 avant JC comme une protestation anti-guerre, se plaignant de la façon dont les Athéniens s'étaient comportés quand ils avaient pris l’île neutre de Mélos, tuant tous les hommes et vendant les femmes et les enfants en esclavage. Nous voulions aussi utiliser une pièce célèbre, parce que nous savions que cela pourrait être considéré comme une métaphore. Aussi parce que nous nous sommes rendu compte que ce serait beaucoup plus facile pour recueillir des fonds, et aussi pour l’utiliser comme un outil de relations publiques, que, par exemple d'écrire une pièce nouvelle sur le conflit syrien. Mais bien sûr, le génie des « Troyennes » est que vous pourriez littéralement la situer n'importe où, avec des réfugiés dans une zone de conflit depuis la Syrie à la Somalie en passant par les groupes de réfugiés au Royaume-Uni. Et nous espérons que dans l'avenir le projet des Troyennes pourra s'étendre à d'autres zones de conflit. (souligné par moi J-o)

Nous avons examiné d'autres pièces, des pièces différents à utiliser pour d'autres projets, mais rien jusqu'à présent n’est aussi parfait. Comme je le disais, le grand avantage des Troyennes est que, comme la troupe amateur joue (rejoue ?) des expériences très semblables à la sienne, même s’ils ne sont pas des acteurs professionnels, ils peuvent donner des performances très fortes.

HM : Quelle a été la réception de la pièce par le public à Amman en décembre ? Des réponses surprenantes ou des commentaires ?

GP : Je ne suis pas sûre que ce soit nécessairement surprenant, mais parmi des réponses et des commentaires extrêmement positifs, nous avons eu un avis légèrement négatif dans un journal arabe en ligne qui a trouvé que la production était à l’évidence trop influencée par l'Occident parce que Bachar Al Assad n'était pas mentionné. Mais en réalité, c'était un choix que les femmes avaient pris entre elles, et il y a une grande scène qui parle exactement de cela dans le documentaire. Elles avaient reçu carte blanche du directeur et de son équipe .

Mis à part cela, il était intéressant de noter que même ceux dans le public qui ne parlaient pas l'arabe et suivaient l'action via les notes de programme, ont trouvé la production très forte, et ont été particulièrement émus par la distribution présentant sur scène leurs histoires de la vie réelle. Pour les réfugiés qui étaient dans le public, l'expérience a été apparemment profondément cathartique, du fait essentiellement, dans un certain sens, qu’ils ont voyaient leur vie réelle se dérouler sur scène.

Ajoutez qu’ils ont vu un public regarder, et commencer à comprendre à quoi leur vie ressemblait. Et ce fut exactement la réaction du public de non - réfugiés. Il est difficile de faire preuve d'empathie quand vous ne savez pas, quand vous ne comprenez pas. Ceux à qui j'ai parlé sont repartis très frappés par ce qu'ils avaient vu, disant que peu importe combien ils avaient suivi le conflit et la crise humanitaire aux informations, ils n'avaient aucune idée de ce que signifiait vraiment le fait d’être dans cette situation jusqu'à ce qu'ils l’aient vu joué sur la scène.

HM : Charlotte, vous avez commencé votre carrière à Sarajevo pendant le conflit des années 1990, et le projet des « Troyennes » évoque immédiatement la mise en scène de Sontag de « En attendant Godot » pendant le siège de Sarajevo. Était-ce une source d'inspiration ? Ou était-ce plutôt votre expériences générale en Bosnie ? Est-ce que le théâtre est un média qui parle aux gens de façon immédiate, ou nécessaire, en temps de guerre ?

CE : Oui , en quelque sorte. Je me souviens très bien de Susan Sontag venant à Sarajevo. J'étais correspondant de  The Observer là-bas, et j'ai séjourné dans le même hôtel que Susan . Elle est restée environ six semaines et je suis arrivé à la connaître un peu et j’ai « couvert » la pièce. Je dois dire que beaucoup de journalistes étaient assez cyniques au sujet de sa présence, et pensaient que les habitants de Sarajevo n'avaient pas besoin de « En attendant Godot » , mais nous avions tout à fait tort. Les habitants de Sarajevo étaient culturellement affamés et à court de nourriture. Ils se voyaient comme la capitale culturelle de la Yougoslavie avant la guerre. J'ai interviewé Susan et écrit un article sur la pièce qui je l'espère reflète cela. Malheureusement, mon éditeur l’a titre « Radical Chic au théâtre de l'absurde » et Susan Sontag ne m'a plus jamais adressé la parole !

Mais je me suis toujours souvenue de la grande reconnaissance des habitants de Sarajevo pour elle, et pour les artistes qui ont reconnu que les gens ne sont pas seulement des animaux, et n’ont pas seulement besoin de nourriture et d'abri. Cela ne veut pas dire que le UNHCR n'a pas fait un travail incroyable à Sarajevo, ils l'ont fait , et les convois de vivres de l'ONU et ainsi de suite ont maintenu la ville en vie, mais les gens ont aussi besoin de nourriture pour l'esprit et l'âme. Et bien sûr, en temps de guerre , quand les gens sont du fait même de leur situation, plus tristes, plus confus, plus à la recherche d'un soutien psychologique ou émotionnel, les arts sont un outil extrêmement puissant.

HM : Georgie , vous avez travaillé avec des femmes qui ont connu récemment des conflits , y compris la perte de membres de leur famille, puis qui sont devenues des réfugiées – la pièce a-t-elle joué comme un débouché pour les femmes concernées de travailler à travers leurs expériences de la guerre ? Si oui, comment cela s'est-il passé?

GP : Le retour que nous avons eu des femmes impliquées était que d'avoir un forum pour parler de ce qui leur était arrivé avec d'autres ayant vécu des expériences très similaires, et aussi d'explorer ces expériences communes par l'intermédiaire de personnages fictifs qui avait également connu ces choses, leur a donné une nouvelle force. Elles ont dit qu'elles avaient tant à de choses à ex-primer ; la douleur, la colère et un fort sentiment d'injustice et d'impuissance - tant d' émotions différentes qu'elle avaient gardé pour elles-mêmes et verrouillé, essentiellement. La dépression et «la panne de détresse »[shut-down] qui accompagnent un traumatisme signifient généralement que la créativité de la personne s'arrête aussi, donc pour le casting, commencer à s'ouvrir et à partager dans le contexte de l'atelier de répétition, puis dans le contexte plus large de la pièce a été un facteur extrêmement fort d’autonomisation. Dans un sens , ils étaient en mesure d'apporter quelque chose de positif de quelque chose de si terrible à créer quelque chose à partir d'un lieu de destruction et de perte .

HM : En plus de mettre en scène la pièce, votre production a organisé des ateliers de théâtre avec les réfugiées syriennes à Amman . Comment cela a-t-il marché ? Était-ce important d'avoir un élément de « thérapie par le théâtre » dans la production ? Et comment ces ateliers nourrissent-ils le « produit final » du spectacle mis en scène ?

CE : Les ateliers étaient essentiellement une partie des répétitions pour le spectacle. Il était très important pour l' esprit même du projet d'avoir un élément de thérapie par le théâtre, car nous voulions que les femmes soient en mesure d'exprimer leurs sentiments , et ressentent une sorte de soulagement à la grande tristesse dont beaucoup d'entre elles souffraient. Être un réfugié est essentiellement déprimant et ennuyeux. Vous avez perdu votre maison, votre travail, votre ancienne vie, et dans de nombreux cas, les membres de votre famille, vos amis - littéralement. Les femmes ont pu raconter leurs propres histoires dans les ateliers - et beaucoup d'entre elles ont dit que c'était merveilleux de pouvoir enfin dire à un monde apparemment insensible ce qui leur était arrivé. Et beaucoup de leurs histoires ont été intégrées dans le texte final de la pièce. Les ateliers ont également permis une nouvelle communauté pour les femmes, dont beaucoup se sentaient très isolées à Amman. Certaines des femmes qui voulaient être dans les ateliers n’ont pas voulu pas prendre part à la production finale sur scène, mais au moins elles ont eu l'avantage de participer aux ateliers.

HM : La pièce a été jouée à Amman en Décembre, là où les actrices sont maintenant basées en tant que réfugiées. Leur implication dans le jeu a-telle été un moyen d'explorer quelques-unes des questions sur ce que signifie être un réfugié ? Et peut-être une façon de prendre en compte de nouvelles réalités ?

GP : Exactement. Plusieurs des femmes participantes ont indiqué s'identifier fortement avec les personnages de femmes réfugiées dans la pièce, et en particulier la perte dévastatrice et le bouleversement total de leurs vies. Nous avons filmé une interview de l'une des femmes participantes, Fatima, (que vous pouvez voir sur notre site Web), où elle nous explique cela. Elle établit un parallèle entre Hécube, jadis reine de Troie, et elle et ses collègues membres de la distribution. Hécube dirigeait un royaume, et Fatima et plusieurs autres oient les maisons qu'elles tenaient comme leurs royaumes perdus, si vous voulez.  "C'est nous maintenant", dit-elle. Mais sur un ton très positif, tous les participants ont dit que l'expérience d'explorer ces nouvelles réalités et de les jouer devant un auditoire de gens qui écoutaient vraiment ce qu'elles avaient à dire, a été extrêmement stimulante. Plusieurs femmes ont dit avoir retrouvé leur voix et ont insisté sur le fait qu'elles voulaient que le monde entier entende parler de ce qui leur était arrivé . Elles ont estimé que la pièce les exprimait, elles et leur vie telles qu’elles étaient maintenant .

HM : Le canon de la littérature et du théâtre grec s’est évidemment fortement poursuivi dans la culture et l'éducation arabe. Dans la distribution beaucoup étaient-elles familiarisées avec la pièce d’Euripide ? Les réponses à la pièce en provenance de la distribution étaient-elles différentes de ce à quoi vous êtes habituée, comme quelqu'un qui est venu au théâtre grec via (ce qui pourrait être considéré comme) une éducation «occidentale» ?

GP : En fait , bien que presque tout le monde connaissait l’histoire, chaque fois que Troie était mentionné, le plus souvent le nom de « Brad Pitt » sortait du film récent! L'histoire telle qu'elle est interprétée par des cinéastes occidentaux semblait être très bien connue. Quant aux interprétations, une chose que j'ai trouvé très intéressante, c'est que personne ne voulait jouer le personnage d'Hélène de Troie. Il y avait un fort sentiment général qu'elle était peu aimable et antipathique, et c'est un euphémisme ! Donc à la fin la représentation s’est concentrée sur les expériences des personnages de réfugiées et la scène du jugement d’Hélène n'a pas été incluse. (souligné par moi J-o)

HM : Suite à la mise en scène à Amman en décembre, il y a maintenant un film à venir prochainement basé sur les ateliers et l'expérience d’adapter la pièce, n'est-ce pas ?

GP : Autant que la distribution pourrait jouer la pièce à des centaines de spectateurs, nous avons pensé que ce serait une occasion extraordinaire que les histoires de ces femmes puissent atteindre un plus large public international par l'intermédiaire d'un film. Nous avons réussi à obtenir une subvention pour couvrir le tournage du film, et nous avons été très chanceux d'avoir la cinéaste primée Yasmin Fedaa, qui a des liens de parenté avec la Syrie et a passé beaucoup de temps là-bas, pour filmer l'ensemble du projet du premier jour des ateliers jusqu’aux rappels lors du rideau final. En quelques jours, elle a construit le plus merveilleux lien de confiance avec les femmes de la distribution, de sorte que, même si certaines n’ont pas voulu être filmées pour des raisons de sécurité, elle a pu filmer des ateliers, des répétitions, et les conversations lors des pauses entre les répétitions (qui sont souvent tout aussi intéressantes !). Elle a suivi en particulier trois des femmes, qui l'ont invitée chez elles, où elle a été en mesure de les filmer avec leurs familles et d’avoir ainsi une occasion sans précédent d'observer les réalités de la vie quotidienne pour les réfugiées syriennes qui vivent à Amman, et d'entendre leur point de sur ce qui s'est passé pour elles et pour leur pays.

Dans le documentaire, vous voyez vraiment le rire, les larmes, les discussions animées, et la transformation de ces femmes d’amateurs (amateures ? amatrices ?) un peu nerveuses – en fait aucune n'avait jamais joué auparavant ! – en femmes qui avaient retrouvé leur confiance et qui voulaient parler et témoigner. C'est une vision trop rare, je crois, et c'est ce qui me passionne le plus dans le documentaire. La surprise pour moi a été de savoir combien certaines images étaient réellement comique - mais compte tenu de la bonne humeur et de la combativité de certains des personnages impliquées, ce n'est peut-être pas une surprise ! Nous sommes dans les premières étapes de la post-production, et à la recherche de financement pour monter le film et fin prêt pour le public.

HM : Vous avez l'intention de retourner en Jordanie et de jouer la pièce en tournée en 2014 dans différentes villes à travers le pays. Qu'est-ce que cela implique? Y aura-t-il de nouveaux ateliers ? La tournée est-elle prête à démarrer ou y a-t-il encore des incertitudes sur le financement et la logistique ?

GP : Après le succès de ces représentations nous avons été invitées à partir en tournée jusqu’aux États-Unis et en Europe , mais nous visons vraiment à élargir notre public aux réfugiées en Jordanie à la communauté d'accueil jordanienne , et à d'autres publics de réfugiées au Proche Orient. Nous travaillons là-dessus maintenant, et également sur la création de nouveaux groupes de thérapie par le théâtre et sur de nouvelles productions de cette pièce ou d’autres pièces qui pourraient marcher dans ce contexte en Jordanie et, nous l'espérons, ailleurs dans la région. Nous tenons également à amener ce projet dans des camps de réfugiées. Un avantage de ce projet est qu'il peut fonctionner partout avec n'importe quel groupe de réfugiées.

A ce stade, cependant, nous sommes une petite équipe, et le budget pour ce premier projet a été financé par des dons privés. Donc, pour étendre le champ de ce projet et le faire avancer, nous cherchons à augmenter notre financement et aussi à collaborer avec les grandes organisations qui ont des objectifs similaires. Le HCR est désireux d' apporter son soutien à une tournée mobile en Jordanie dans le but d' atteindre les communautés de réfugiés qui sont les plus vulnérables et les plus difficiles à atteindre, ce qui est encourageant - mais nous avons besoin de plus de partenaires et d’un peu plus de financement pour y arriver, ce àquoi nous travaillons maintenant. La plupart des acteurs et des actrices sont heureux de voyager, ils insistent même, et la logistique pose à certains égards moins de problèmes. Bien sûr, obtenir pour la troupe des visas de sortie de Jordanie sera une expérience intéressante. En fait, je pense que c’est le Royaume-Uni qui pourrait se révéler le pays le plus difficile d’accès, à tous égards .

HM : Enfin , la production des « Troyennes » placé les expériences des femmes syriennes sur le devant de la scène. êtes-vous déçue par l'absence de voix de femmes syriennes  lors des  pourparlers de paix [Genève 2] ce mois-ci ? Mettre en scène la pièce à Amman, est-ce un effort pour mettre en évidence la façon dont nous devons écouter les expériences des femmes dans la guerre ?

GP : Absolument. Une chose qui revenait sans cesse au cours des ateliers , c'est que les femmes se sentaient ignorées du monde extérieur. Le sentiment dominant était que personne ne se souciait de ce qu'elles avaient souffert ou de l'extrême difficulté de leur situation actuelle, et que ce qu'elles voulaient avant tout, c'était une plate-forme pour s'exprimer. Beaucoup d'entre elles ont dit qu'elles avaient espéré quelque chose comme ça. Alors qu’il y avait bien sûr un large éventail d'opinions politiques au sein du groupe, ce sur quoi elles voulaient toutes se concentrer c’était le coût humain de la guerre. Le récit dominant du conflit syrien est très masculin pour le moment. Mais bien sûr, c'est moins de la moitié de l'histoire. Les femmes et les enfants représentent quelque chose comme plus des 3/4 des réfugiés syriens. Les expériences et les opinions du groupe avec qui nous travaillions étaient bien sûr similaires mais elles composaient aussi tout un échantillon varié, et une partie significative de l’histoire du conflit en Syrie - une partie qu'elles estimaient dépourvues à jamais de témoins ou de documents sauf à avoir une tribune pour se faire entendre. Ce qui serait une énorme injustice envers elles, les négociations en cours, et l'Histoire .

 

À propos des auteurs

Georgina Paget est producteure de films, basée à Londres. Elle est l'un des trois co-producteurs qui gèrent les projets les Troyennes en Syrie, et produit le long métrage adapté de la pièce (tournage à la fin de l'été 2014 en co-production avec la société palestinienne Philistins Films), ainsi que le 'pilote' en 2013, le titre provisoire « Queens Of Troy ».

Charlotte Eagar est une journaliste d'investigation, correspondant international reconnu, et scénariste.

Heather McRobie est journaliste et écrivain , et co-rédactrice en chef de openDemocracy 50.50. Son livre liberté littéraire : un droit culturel à la littérature a été publié en Décembre 2013

 

Source URL: http://www.opendemocracy.net/5050/heather-mcrobie-charlotte-eagar-georgina-paget/trojan-women-in-twenty-first-century-women-in-wa

traduction utilitaire J-o.

note : j'ai le plus souvent traduit refugees par réfugiées, au féminin, mais le texte original est parfois ambigu

 

 

 

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03 mars 2014

La guerre de Crimée, bis repetita ....? un article du professeur Juan Cole

Les tensions se poursuivent en Crimée.

samedi , le parlement russe a autorisé le Président Vladimir Poutine à envoyer des troupes en Ukraine pour défendre les intérêts russes. Un premier ministre pro-russe a été installé dans la région autonome de Crimée ; il pourrait appeler à un référendum portant sur le fait de faire sécession de l'Ukraine pour rejoindre la Russie .

Vendredi, des hommes de l'ombre, armés, apparemment pro-russes, ont commencé à patrouiller sur les aéroports de Crimée. Le gouvernement intérimaire Ukrainien, quant à lui, prétend que les troupes russes tentent de prendre le contrôle de la péninsule (où prédominent aujourd’hui les Russes ethniques, même si la péninsule a été autrefois zone turque musulmane). J'écrivais :

La population russophone de la péninsule de Crimée en Ukraine est perturbée par le mouvement populaire dans l'ouest du pays qui a renversé le président Viktor Ianoukovitch et l'on dit que se forment des milices. Sur certains édifices gouvernementaux, des drapeaux ukrainiens ont été remplacés des drapeaux Russes. Sébastopol est un port important d’attache des navires de guerre russes de la mer Noire.

 De tous les angles dont le président russe Vladimir Poutine voit la révolution en Ukraine comme dangereuse pour les intérêts russes, la perte potentielle de la Crimée en tant que  «proche étranger» Russe est parmi les plus graves. La Crimée a été accordée à la République socialiste soviétique d'Ukraine par Nikita Khrouchtchev (lui-même ukrainien) dans les années 1950, mais davantage de Russes pensent qu'ils ont des droits sur la Crimée que sur la Tchétchénie .

Conseillère à la sécurité nationale des États-Unis, Susan Rice a déjà prévenu la Russie d’éviter l'envoi de troupes en Ukraine . Mais quid des marins de la base de Crimée ? Ils sont déjà là .

Depuis 1050 environ la Crimée a été sous domination turque, puis mongole, et plus tard encore turque. De 1441 jusqu'à la fin des années 1700, c’a été un khanat musulman qui devint un état vassal de l’empire ottoman. À la fin des années 1700, elle a été annexée par l' Empire russe tsariste. En 1900, les Tatars de Crimée, auparavant la majeure partie de la population, avaient été réduits à la moitié des résidents. Après la révolution soviétique, ils furent réduits à un quart. Puis Staline en a expulsé de force un grand nombre en Asie centrale. Donc la Crimée s’est au cours des deux siècles suivant son incorporation dans l'Empire russe largement russifiée et sa population musulmane indigène submergée ou déplacée. Des centaines de milliers de musulmans Tatars sont restés ou sont revenus, mais ils restent une minorité .

 la Crimée est surtout connue en Occident pour la guerre de Crimée de 1850. Y a-t-il un parallèle aux tensions d'aujourd'hui ? Le conflit était d'abord entre l'Empire ottoman et l'Empire russe. Certaines racines du conflit résident dans la Jérusalem ottomane des années 1840 et du début des années 1850, quand la Russie perçoit que ses revendications sur les lieux saints via ses fidèles orthodoxes ont été laissés decôté par le Sultan en faveur de ceux des fidèles français catholiques. La Russie convoitait également les Balkans et Istanbul (la Byzance de l'Empire romain d'Orient). Quand un conflit éclata entre les princes des Principautés (aujourd’hui la Roumanie), qui étaient sur le papier des vassaux ottomans, et le sultan, la Russie a soutenu les princes et envoyé des troupes. il semblait alors que la Russie pourrait livrer bataille jusqu’à Istanbul et prendre la ville.

 La Grande-Bretagne et la France ne voulaient pas que l'Empire russe prenne en charge le Moyen-Orient, comme il aurait pu se faire si Istanbul était tombée aux mains du tsar. La Grande-Bretagne avait atteint l'Inde, depuis la Méditerranée à travers l'Egypte et la mer Rouge ou via la Syrie, l'Irak et le Golfe Persique. Londres ne voulait pas que Saint-Pétersbourg ait la capacité de le couper de ses riches possessions indiennes. De même, les Français avait des intérêts au Liban et était une grande puissance en Méditerranée, qui ne voulait pas que la Russie les supplante.

 Au lieu d'essayer de combattre sur terre dans les lointains Balkans, les Britanniques et les Français proposèrent aux Ottomans une expédition commune à travers la mer Noire jusqu’à la péninsule de Crimée .

A l'époque il n'y avait pas de chemin de fer reliant la Crimée à Saint-Pétersbourg, et le tsar ne pouvait pas mobiliser facilement des troupes là-bas à court terme. En substance, les forces franco-britanniques et ottomans prirent la Crimée otage pour prévenir de nouvelles avancées russes dans les Balkans. Bien que l'Empire britannique ait tiré le poème "la Charge des Brigades légères» de la guerre, en fait, c'a été surtout une campagne ottoman et française- les forces britanniques étaient plus modestes.

 

 

 

 

Tennyson a écrit :

 "Une demi-lieue, une demi-lieue ,
 Une demi-lieue en avant ,
 Tous dans la vallée de la mort ,
 Galopaient les six cents.
«En avant , la brigade légère !
 Chargez les fusils dit-il :
 Dans la vallée de la Mort
 Galopaient les six cents.

«En avant , la brigade légère !
Y a-t-il un homme découragé ?
Non, bien que les soldats sussent
Que quelqu’un avait fait une lourde erreur :
Il ne leur appartenait pas d’y répondre,
Ni d’en chercher la raison,  
Il ne leur appartenait que d’agir et mourir :
Dans la vallée de la Mort
Galopaient les six cents.


Un canon sur leur droite,
Un canon sur leur gauche,
Un canon en face d'eux
Sous les volées de tonnerre ;
Balayés de balles et d'obus,
Hardiment ils montaient et bien,
Dans les mâchoires de la mort,
Dans la bouche de l'enfer
Galopèrent les six cents.

Le stratagème Crimée fonctionna. La guerre prit fin. Les grandes puissances signèrent le Traité de Londres de 1856. Ce fut un document important dans l'histoire diplomatique. Il préfigure la Charte des Nations Unies en garantissant l'Empire ottoman contre toute nouvelle agression de la Russie, la France et la Grande-Bretagne se portant garants de la sécurité collective. Les Ottomans s'engageaient à rendre leurs sujets chrétiens égaux aux musulmans, ouvrant la voie à l’ottomanisme comme un idéal impérial national (ça ne fonctionna pas sur le long terme) .

 Comme dans les années 1850 , la Russie considère comme faisant partie de sa sphère d'influence un territoire d’Europe orientale (l’Ukraine, aujourd'hui, la Roumanie et d'autres pays balkaniques dans les années 1850) .

 Comme dans les années 1850, l'Occident a intérêt à ce que la puissance russe soit tenue à l’écart de cette partie de l'Europe (aujourd'hui en raison de leur désir d'intégrer l'Ukraine dans l'Europe et peut-être en fin de compte de l'OTAN, dans les années 1850 parce qu'ils voulaient que ce soient les faibles Ottomans qui contrôlent le Moyen-Orient et leur donnent les droits de passage, plutôt que d'avoir à conduire une négociation similaire avec le puissant Empire russe) .

 Comme dans les années 1850 , un point clef dans cette lutte géopolitique est la Crimée et ses installations navales russes. Aujourd'hui, la flotte russe basée à Sébastopol croise sur la mer Noire et traverse le détroit du Bosphore jusqu’à Tartous, le port militaire de la Méditerranée en Syrie.

Comme dans les années 1850 , l'Occident s'inquiète de l'hégémonie russe au Moyen-Orient, la Syrie étant le point clef d'aujourd'hui. La Russie soutient le gouvernement Baas de Bachar al-Assad, alors que l'Occident soutient largement l'Armée syrienne libre (mais pas les affiliés d'Al-Qaïda parmi les rebelles). La Russie a également de meilleures relations avec l'Iran que ne le fait l'Occident.

Les parallèles sont approximatifs. Mais le rôle d'un grand port de la mer Noire dans les conflits entre l'Alliance atlantique et de la Russie demeure un élément stable de la géopolitique depuis plus d'un siècle et demi.

 

traduction utilitaire du blog Informed Comment de Juan Cole.

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20 février 2014

la guerre, sans qu'on en sache grand chose...

L'anniversaire d'un retrait d'Afghanistan faisait l'objet de mon dernier billet. Aujourd'hui, c'est, tout près de là, l'histoire d'une guerre, dont on ne connaît pas bien les belligérants, et dont on ignore les victimes. J'ai traduit un article de l'IRIN, l'agence des Nations Unies, à propos du Pakistan, un état (?) qui combine guerre civile ou à peu près, et arsenal nucléaire. 

 

ISLAMABAD , le 19 Février 2014 ( IRIN) - Dans la salle de classe d’une école privée à Islamabad, la capitale du Pakistan, un groupe d' élèves de fifth grade (équivalent CM2 ?) en cors d’histoire sont catégoriques quand on leur pose une question sur le conflit.

"Le Pakistan a mené trois guerres - en 1948 , en 1965 et en 1971, toutes contre l'Inde", a répondu Muhammad Asif, âgé de 10 ans, d’un ton sévère, attentif et hautain. Comme ses camarades de classe , il a l'air perplexe lorsqu'on lui a demandé si le pays pourrait encore être engagé dans une guerre.

Mais le chiffres des décès à la suite du conflit dans tout le pays disent tout autre chose : selon South Asia Terrorism Portal, basé à New Delhi qui observe les actes de violence liée au militantisme dans la région, 5379 personnes ont perdu la vie dans des incidents (sic) liés au terrorisme en 2013. La majorité, 3001, étaient des civils.

Le nombre a augmenté considérablement depuis 2005, et a atteint un pic en 2009, lorsque 11704 personnes ont été tuées - principalement au cours d'une opération militaire contre les militants dans la vallée de Swat dans la province de Khyber Pakhtunkhwa . La violence reste répandue – elle est même considérée comme normale- avec déjà 460 morts cette année.

"Pour des gens comme nous , la violence permanente, les attaques terroristes et les représailles militaires sont une catastrophe", a déclaré Saifullah Khan, un habitant de Wana, la villeprincipale du Sud- Waziristan , l'une des sept zones (agencies) tribales le long de la frontière pakistano-afghane. "Nous vivons dans la peur constante, les gens ont perdu leur emploi parce que les entreprises ont fermé leurs portes , et beaucoup de gens que je connais se sont exilés".

"Bien sûr, il y a la guerre ici. Les gens meurent dans des attentats à la bombe, des familles sont détruites et les enfants ne connaissent que les armes à feu", a-t-il dit à l'IRIN. Il a également parlé des agriculteurs , dont les terres ont été saccagées, les laissant sans aucun moyen de gagner leur vie.

Alors qu’on connait bien le conflit contre les talibans quand on parle de violence au Pakistan, il existe de nombreux autres cas qui composent un tableau plus vaste et plus complexe .

Violence " endémique "

Selon un rapport de 2014 du US Institute of Peace Studies basé à Washington "au cours de la dernière décennie la violence est devenue endémique dans de nombreuses régions du Pakistan".

L'étude détaillée note que les « origines et l'intensité » de la violence varient selon les régions. Outre la violence concentrée le long de la frontière afghane liée au militantisme violent, il décrit une violence sectaire croissante au Gilgit Baltistan et au Baloutchistan, causé en partie par un "lien entre militants sectaires et groupes terroristes".

"Nous voyons l’escalade continue de cette violence, et son impact très négatif sur la vie des gens. Ils n’ont plus de sécurité, ni d’occasions [de gagner leur vie], ni parfois d'éducation et vivent dans une peur presque constante".

Il affirme également qu'il ya eu une augmentation de de la violence à Karachi entre 2006 et 2013 ; elle s’est multipliée par dix, les groupes sectaires, les groupes terroristes, les partis politiques et les gangs criminels y jouant tous un rôle.

Au Baloutchistan « l'échelle , la portée et l'ampleur » de la violence sont considérées comme « sans précédent », combinant violence sectaire et terroriste  et insurrection séparatiste ; celle-ci a, depuis 2006, conduit à un conflit avec l'armée pakistanaise. Si c’est le Pendjab qui a connu le moins de violence, il s'est transformé en un terrain clé pour recruter des militants .

Les chiffres de l'Observatoire basé à Islamabad Centre for Research and Security Studies’ (CRSS) Pakistan Conflict Tracker, qui diffèrent légèrement de ceux du South Asia Terrorism Portal, suggèrent que 2013 a été l'une des années les plus meurtrières enregistrées, avec près de 6.000 personnes [ http://crss.pk/story/5263/annual-report-2013 / ] tuées lors d’attaques militantes, sectaires, terroristes ou politiquement motivées.

" La peur constante "

 " Nous voyons l’escalade continue de cette violence , et l'impact sur la vie des gens est très négatif. Ils perdent la sécurité, occasion , parfois l'éducation et nous vivons avec la peur quasi constante . Les gens ont peur de voyager ou même de visiter les parcs et autres lieux publics, " a déclaré à IRIN Fariha Nazir, un chercheur à la SCT.

Asghar Jalil , un banquier à Quetta , a déclaré: " Bien sûr, nous sommes touchés, nos vies ont changé. Ma famille s’est installée ici quand j'étais un enfant, c’est ma maison. Mais maintenant, à cause de la menace de nationalistes baloutches face aux colons du Pendjab, je ne permets jamais à mes trois enfants de quitter la maison , sauf pour aller à l'école. Nous avons peur jusqu'à leur retour . "

Il ya eu un certain nombre d'attaques contre des personnes d'autres provinces vivant au Baloutchistan .

D'autres ont été laissés dans une situation particulièrement sombre. " Mon mari est mort d’une balle perdue en 2010. Mes enfants sont jeunes, je ne trouve pas de travail, et bien que mon beau-frère nous aide parfois, nous avons à peine de quoi manger », a dit Jalila Bibi * de Karachi à IRIN. Deux de ses enfants ne vont plus à l'école parce qu'elle ne peut pas en payer les frais.

«C'est vraiment très simple. Il ya tant de violence que la plupart de celle-ci ne trouve qu’à peine place dans les «grandes» nouvelles », a déclaré Asad Ahmed, un journaliste de langue ourdou, en expliquant pourquoi des explosions de bombes qui tuent neuf ou dix personnes font à peine un entrefilet certains jours .

 Des organisations telles que le Centre des civils dans les conflits , basé à Washington, ont abordé la question des personnes prises dans la violence au Pakistan, mais comme le dit Ahmed, ça « n'aide en fait personne ici ». Dans la plupart des cas, le mieux que les victimes peuvent espérer obtenir, c'est une somme d'argent en «compensation». Souvent payé après un long délai, et comme l'a dit Jalila Bibi « cet argent n'aide pas vraiment, car l'argent file vite quand la victime est bien sûr perdue à jamais ».

«L’indifférence totale de l'Etat envers la perte de vies humaines dans une explosion d'une bombe ici et dans un attentat-suicide là, pratiquement un jour sur deux, n'a d'égale que l’état de résignation du peuple, qui semble les considérer comme un fait accompli », a déclaré Kamran Rehmat, un ancien analyste politique et rédacteur en chef de journal.

« Le Pakistan peut se vanter d'avoir un des plus grands arsenaux nucléaires et la septième armée du monde, mais l'ironie est qu'il n'a pas réussi à établir l’ordre dans son propre état ni son devoir fondamental d'assurer la protection de ses citoyens face à un cycle sans fin d’assassinats et de chaos » poursuit Rehmat.

La plupart des gens pensent qu'ils n'ont pas d'autre choix que de simplement continuer . « J'ai perdu mon fils, ma belle-fille et mon petit-fils dans l'explosion qui a tué près de 100 personnes à Peshawar en 2009. À l'âge de 80 ans, je travaille comme ouvrier pour aider mes autres petits-enfants. J'ai interdit à tous les membres de la famille d'aller au cinéma après les récentes explosions. Mais au-delà, que peut-on faire? » demande Azeem Khan. «Nous sommes impuissants , mais quel choix avons-nous que de continuer jusqu'à ce que quelqu'un prenne pitié de nous . "

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15 février 2014

c'était il y a 162 ans, c'était il y a 25 ans, ce sera ....

pour saluer le vingt-cinquième anniversaire du départ des troupes soviétiques d'Afghanistan.. et en attendant le départ des suivants.

 

De 1855 à 1859 Theodor Fontane a été correspondant à Londres de la Prusse pour les affaires de presse,la Centralstelle für Preßangelegenheiten : il a fait découvrir aux Allemands l’art des préraphaélites, tout en étant réservé sur les Anglais (“la musique, on le sait, est le talon d’Achille de l’Angleterre”) et leur système social (“l’Angleterre et l’Allemagne se comparent comme la forme se compare au fond”)

En 1857, il a lu l’histoire du désastre de l’armée de William Elphinstone pendant la première guerre Anglo-Afghane, et il écrit Das Trauerspiel von Afghanistan, la tragédie afghane. La ressemblance avec la bataille d’Arminius n’a pas dû échapper à Fontane.

Nina Hagen, qu’on n’attend pas vraiment ici, le chante : http://www.youtube.com/watch?v=B7oREDYMbt4.

le contexte historique : en novembre 1841 des insurgés Afghans afghans, menés par Mohammed Akbar Khan, le fils du chef Afghan Dost Mohammed, exilé par les Anglais l’année précédente, attaquent l’ambassade britannique et les camps situés dans et autour de Kaboul. Une partie de la garnison et tuée, le reste résiste dans des cantonnements aux fortifications de fortune. Mal conduites par un vieux général qui n’aspire qu’à une vie tranquille, les troupes anglaises semblent incapables de mener un combat. Le 6 Janvier 1842 le général Elphinstone se met d’accord avec Akbar pour que le reste de la garnison britannique quitte Kaboul et traverse les cols de l’Himalaya pour passer en Inde (anglaise). Akbar promet un sauf-conduit. En fait de sauf-conduit, la colonne britannique, qui incluait des civils, des femmes et des enfants, car Kaboul était plutôt une ville de garnison qu’un camp militaire, est attaquée par des partisans (tribesmen) afghans dans les cols. Les tués seront nombreux et les autres mourront de froid et de faim. Il n’y aura qu’un seul survivant parmi les 16 000 personnes qui avaient quitté Kaboul, le docteur Brydon qui arrive en titubant, sérieusement blessé, au fort de Jalalabad, près de la frontière entre l’Afghanistan et l’Inde anglaise le 13 Janvier 1842. Tous les autres sont morts en route. Le col est encore rempli de cadavres en juillet 1842 quand une armée anglaise y passe, en route pour Kaboul qu’elle reprend. Les Anglais accepteront alors le retour de Dost Mohammed sur le trône, ce qui leur aurait épargné ce désastre s’ils l’avaient accepté un an plus tôt.

Sources : Philip Oltermann London Review of Books, http://www.lrb.co.uk/blog/ 8/12/2010, Wikipedia pour le texte allemand et

http://lostfort.blogspot.com/2006/11/tragedy-of-afghanistan-poem.html pour la traduction en anglais ci-jointe et le contexte historique.

 Das Trauerspiel von Afghanistan (la  traduction est juste après)

Der Schnee leis stäubend vom Himmel fällt,

Ein Reiter vor Dschellalabad hält,

„Wer da!“ – „„Ein britischer Reitersmann,

Bringe Botschaft aus Afghanistan.““

 

Afghanistan! er sprach es so matt;

Es umdrängt den Reiter die halbe Stadt,

Sir Robert Sale, der Commandant,

Hebt ihn vom Rosse mit eigener Hand.

 

Sie führen in’s steinerne Wachthaus ihn,

Sie setzen ihn nieder an den Kamin,

Wie wärmt ihn das Feuer, wie labt ihn das Licht,

Er athmet hoch auf und dankt und spricht:

 

„Wir waren dreizehntausend Mann,

Von Cabul unser Zug begann,

Soldaten, Führer, Weib und Kind,

Erstarrt, erschlagen, verrathen sind.

 

„Zersprengt ist unser ganzes Heer,

Was lebt, irrt draußen in Nacht umher,

Mir hat ein Gott die Rettung gegönnt,

Seht zu, ob den Rest ihr retten könnt.“

 

Sir Robert stieg auf den Festungswall,

Offiziere, Soldaten folgten ihm all’,

Sir Robert sprach: „Der Schnee fällt dicht,

Die uns suchen, sie können uns finden nicht.

 

„Sie irren wie Blinde und sind uns so nah,

So laßt sie’s hören, daß wir da,

Stimmt an ein Lied von Heimath und Haus,

Trompeter, blas’t in die Nacht hinaus!“

 

Da huben sie an und sie wurden’s nicht müd’,

Durch die Nacht hin klang es Lied um Lied,

Erst englische Lieder mit fröhlichem Klang,

Dann Hochlandslieder wie Klagegesang.

 

Sie bliesen die Nacht und über den Tag,

Laut, wie nur die Liebe rufen mag,

Sie bliesen – es kam die zweite Nacht,

Umsonst, daß ihr ruft, umsonst, daß ihr wacht.

 

Die hören sollen, sie hören nicht mehr,

Vernichtet ist das ganze Heer,

Mit dreizehntausend der Zug begann,

Einer kam heim aus Afghanistan.

 

Theodor Fontane 1859


La neige tombe doucement en poudreuse du ciel

Un cavalier devant Djellalahbad s’arrête,

« Qui va là ? »— « Un de la cavalerie britannique

J’apporte un message d’Afghanistan. »

 

Afghanistan ! il le disait si faiblement

Se presse autour du cavalier la moitié de la ville

Sir Robert Sale, le Commandant

Lui prête la main pour descendre de cheval.

 

Ils le mènent dans un poste de garde en pierre

Ils le font asseoir près de la cheminée

Comme le feu le réchauffe, comme la lumière le réconforte

il va chercher son souffle, remercie et parle :

 

« Nous étions treize mille hommes

À démarrer notre chemin de Kaboul.

Soldats, guides, femmes et enfants

Glacés, abattus, trahis.

 

Dispersée est notre armée entière.

Ce qui survit erre dehors dans la nuit alentour

À moi Dieu a accordé le salut.

Voyez s’il est possible de sauver le reste. »

 

Sir Robert a grimpé sur la muraille du fort

Les officiers, les soldats tous l’ont suivi

Sir Robert parla : « La neige tombe épaisse

Ceux qui nous cherchent ne peuvent nous trouver.

 

Ils errent en aveugles et sont si près de nous

Qu’on leur fasse entendre que nous sommes là

Chantez un chant du pays natal, bien de chez nous,

Trompettes, résonnez dans la nuit du dehors ! »

 

Ils  commencèrent et sans ressentir la fatigue

Au  travers de la nuit résonne chant après chant,

D’abord des chansons anglaises d’un ton joyeux

Puis des chants des Highlands, comme des plaintes

Ils ont joué la nuit et le jour suivant

Fort, comme seul l’amour peut donner de la voix

Ils ont joué, et puis est venue la seconde nuit.

C’est en vain que vous criez, en vain que vous  regardez.

 

Ceux qui devaient entendre, ils n’entendent plus

L’armée entière est anéantie

Des treize mille à prendre le chemin

Un seul est rentré chez lui d’Afghanistan.

 Traduction J-o

 

 

Snow like powder from the sky softly falls,

When before Djelalabad a rider halts.

"Who's there" - "A caval'rist from Britains army

A message from Afghanistan I carry."

 

Afghanistan. So weakly he'd said.

Half the town around him had met;

The British commander, Sir Robert Sale,

Helped to dismount the man who's face was so pale.

 

Into a guard-house they guided him

And made him sit at the fire's brim;

How warm was the fire, how bright was its shine,

He takes a deep breath, and begins to explain.

 

"Thirteen thousand men we had been,

When our outset from Kabul was seen -

Now soldiers, leaders, women and bairn

They are betrayed, and frozen and slain.

 

"Dispersed is the entire host,

Who is alive, in the darkness is lost.

A God to me salvation has sent -

To save the rest you may make an attempt."

 

Sir Robert ascends the castle wall,

And soldiers and officers follow him all,

Sir Robert speaks "How dense the snow falls,

How hard they may seek, they'll never see the walls.

 

"Like blindfold they'll err and yet are so near,

The way to their safety, now let it them hear,

Play songs of old, of the homeland so bright;

Bugler, let thy tune carry far in the night."

 

And they played and sang, and time passed by,

Song over song through the night they let fly,

The songs of their home so far and so dear,

And old Highland laments so mournful to hear.

 

They played all night and the following day,

They played like only love made them play;

The songs were still heard, but darkness did fall.

In vain is your watch, in vain is your call.

 

Those who should hear, they'll hear nevermore,

Destroyed, dispersed is the proud host of yore;

With thirteen thousand their trail they began.

Only one man returned from Afghanistan.

 

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14 février 2014

Un paerfum de Saint-Valentin.

Je souhaite à tous les familiers de ce blog une joyeuse Saint Valentin. Et pour vous mettre au parfum....

 

La respiration et notre sens mystérieux de l'odorat  

« Chaque jour , nous respirons environ 23 040 fois et nous déplaçons 438 pieds cubes d'air[1]. Il nous faut environ cinq secondes pour respirer - deux secondes pour inspirer et trois secondes pour expirer - et, pendant ce temps, des molécules d'odeurs inondent nos systèmes. En inspirant comme en expirant, nous sentons des odeurs ....

« Toutes les odeurs tombent dans quelques catégories de base, presque comme les couleurs primaires : mentholée (menthe poivrée) , florale (rose), éthérée (poires), musquée (musc), résineuse (camphre), fétide (foul) (œuf pourri), et âcre (vinaigre). C'est pourquoi les fabricants de parfum ont eu un tel succès à concocter des bouquets floraux ou tout simplement la bonne proportion entre musqué et fruité. Les substances naturelles ne sont plus nécessaires ; les parfums peuvent être fabriqués au niveau moléculaire en laboratoire. L'un des premiers parfums basés sur une odeur complètement synthétique (un aldéhyde ) a été le n° 5 de Chanel, qui a été créé en 1922 et est resté un classique de la féminité sensuelle. Cela a conduit aussi à des observations classiques. Marilyn Monroe interrogée par un journaliste sur ce qu'elle portait au lit, répondit timidement « Chanel n° 5 ». Sa note de tête – celle que vous sentez d’abord - est l'aldéhyde, puis le nez détecte la note moyenne de jasmin, de rose, de muguet, d'iris et d'ylang-ylang, et enfin la note de fond, qui « porte » le parfum et le rend durable : vétiver, bois de santal, de cèdre, de vanille, d'ambre, civette, musc. Les notes de fond sont presque toujours d'origine animale, anciens émissaires de l'odorat qui nous transporte à travers les forêts et les savanes.

Marilyn et Chanel

http://www.konbini.com/fr/files/2012/11/Marylin-Monroe-Chanel-5.jpeg

                       

« Pendant des siècles, les gens ont tourmenté et parfois abattu les animaux pour obtenir quatre sécrétions glandulaires : l’ambre gris (le liquide huileux que le cachalot utilise pour protéger son estomac de l'épine dorsale coupante de la seiche ainsi que du bec pointu du calmar, dont il se nourrit), le castoréum (qui se trouve dans les sacs abdominaux de castors canadiens et russes, et utilisé par eux pour marquer leur territoire), la civette (une sécrétion mielleuse provenant de la zone génitale du chat éthiopien, nocturne et carnivore ), et le musc (une sécrétion gélatineuse rouge provenant des viscères d'un cerf asiatique) .... Parce que le musc animal est très proche de la testostérone humaine, nous pouvons le sentir dans les parties d'aussi peu que 0,000000000000032[2] d'une once. Heureusement, les chimistes disposent désormais de vingt muscs synthétiques, en partie parce que les animaux sont menacées d’extinction, et en partie pour assurer une continuité de l'odeur difficile à réaliser avec des substances naturelles. Une question évidente : pourquoi les sécrétions des glandes odoriférantes des cerfs, sangliers, chats et autres animaux suscitent-elles le désir sexuel chez l'homme ? La réponse semble être qu'ils présentent la même forme chimique qu’un stéroïde, et que lorsque nous les sentons, nous pouvons répondre comme nous le ferions à des phéromones humains ?. En effet, lors d’une expérience menée chez International Flavors and Fragrances, les femmes qui ont reniflé le musc ont développaient des cycles menstruels plus courts, ovulaient plus souvent, et trouvaient plus facile de tomber enceintes (concevoir ?). Le parfum importe-t-il ? N'est ce pas un pur emballage ? pas nécessairement. Les odeurs nous influencent-elles biologiquement ? Absolument. Le musc produit un changement hormonal chez la femme qui le sent. Quant à savoir pourquoi les odeurs florales devraient nous exciter, notons que les fleurs ont une vie sexuelle robuste et énergique : le parfum d'une fleur déclare à tout le monde qu'elle est fertile, disponible, et désirable, avec ses organes sexuels débordant de nectar. Son odeur nous rappelle de façon vestigiale de la fécondité, de la force de vie, de tout l'optimisme, l'espérance, et de la floraison passionnée de la jeunesse. Nous inhalons son arôme ardent et, quelles que soient notre âge, nous nous sentons jeunes et nubiles dans un monde embrasé de désir ....

« Nous avons juste besoin de huit molécules d'une substance pour déclencher une impulsion dans une terminaison nerveuse, mais quarante terminaisons nerveuses doivent être excitées (éveillées ?) avant nous sentions quelque chose. tout n’a pas d’odeur : seules les substances assez volatils pour pulvériser des particules microscopiques dans l'air. Beaucoup des choses que nous rencontrons chaque jour - y compris la pierre, le verre, l'acier et l’ivoire - ne s'évaporent pas quand elles sont maintenues à la température ambiante, de sorte que nous ne les sentons pas .... L’apesanteur fait perdre aux astronautes le goût et l'odeur dans l'espace. En l'absence de gravité, les molécules ne peuvent être volatiles, et donc peu d'entre elles nous entrent dans le nez assez profondément pour être enregistrées comme des odeurs. C'est un problème pour les nutritionnistes chargés de concevoir la nourriture spatiale. Une grande partie de la saveur des aliments provient de son odeur ; quelques chimistes ont été jusqu’à prétendre que le vin est tout simplement un liquide insipide mais qui est profondément parfumé. Buvez du vin avec la tête froide, et vous aurez le goût de l'eau, disent-ils. Avant que quelque chose puisse être dégusté, ça doit être dissous dans un liquide (par exemple un bonbon dur doit fondre dans la salive), et avant que quelque chose puisse être senti, ce doit être en suspension dans l'air. Nous goûtons seulement quatre saveurs : sucrée, acide, salée, et amère. Cela signifie que tout ce que nous appelons « goût » est en réalité « odeur ». Et bien des aliments que nous pensons pouvoir sentir, nous ne pouvons que les goûter. Le sucre n'est pas volatile, donc nous ne le sentons pas, même si nous le goûtons intensément. Si nous avons la bouche pleine de quelque chose de délicieux, que nous voulons savourer et contempler, nous expirons, ce qui entraîne l'air de notre bouche dans nos récepteurs olfactifs, afin que nous puissions mieux le sentir ».

 

Extrait de Une histoire naturelle des sens (A Natural History of the Senses) de Diane Ackerman. Vintage Books (Random House) éditeur. © Diane Ackerman 1990, pages : 6-7, 11-13



[1] 12,4 mètres cubes

[2]  0.032oz = 0.90718g. rajoutez douze zéros derrière l virgule…

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13 février 2014

Obama, Melville et le Tea Party

décidément, Benito Cereno reste un texte très pertinent à l'époque actuelle. Voici un autre article de GREG GRANDIN  (New York Times JAN. 18, 2014) sur l'actualité du livre.

Je suis tout à fait conscient que M. Grandin écrit des articles pour promouvoir son livre ; il n'empêche que l'éclairage qu'il donne à ce texte un peu oublié ne manque pas d'à-propos. Comme d'habitude,  vous trouverez le texte original en commentaire.

                       

En 2009 , peu de temps après l’élection de Barack Obama à la Maison Blanche, la librairie McNally Jackson à Manhattan a exposé une cinquantaine de livres que M. Obama avait lu jeune homme. Les titres étaient éclectiques, avec un bon nombre d'auteurs africains - américains, y compris Ralph Ellison, James Baldwin et Toni Morrison.

En tant que candidat , M. Obama a démontré une remarquable capacité rhétorique à se présenter à la fois comme un homme enraciné dans, et qui se libère des mondes créés par ces auteurs (habitant et échappant). Il a même pris modèle pour ses mémoires tant vantées, « Les Rêves de mon père », sur « L’homme invisible » Invisible Man le roman d'Ellison (1952). Mais là où le jeune et idéaliste héros (protagoniste) noir d'Ellison reste anonyme - le livre prend fin sur sa solitude dans son appartement souterrain - M. Obama a conquis la Maison Blanche, inaugurant ce que beaucoup à l'époque espéraient être une nouvelle Amérique «  post-raciale ».

Cet optimisme s'est révélé prématuré. Aujourd'hui, des slogans anti-Obama au langage raciste accompagnent les rassemblements du Tea Party, un drapeau confédéré est déployé devant la Maison Blanche pour protester contre le blocage du gouvernement.

En regardant en arrière, il y avait un livre à l'exposition McNally Jackson, négligé à l'époque, qui aurait pu nous aider à prévoir tout cela. Ce livre c’était Benito Cereno, un chef-d'œuvre bien oublié de Herman Melville. Dans le contexte politique chargé d'aujourd'hui, le message de la nouvelle de Melville vaut d’être entendu.

Benito Cereno raconte l'histoire d'Amasa Delano, un capitaine de la Nouvelle-Angleterre qui, dans le Pacifique Sud, passe toute la journée sur un navire espagnol en détresse transportant des dizaines d’Africains de l'Ouest qu’il croit être des esclaves. Ce n’en sont pas. À l'insu de Delano, ils s’étaient déjà soulevés, avaient abattu la plupart de l'équipage et exigé que le capitaine, Benito Cereno, les ramène au Sénégal. Après que Delano a abordé le navire (pour offrir son assistance), les Africains de l'Ouest gardent leur rébellion secrète en se comportant comme s’ils étaient encore esclaves. Leur chef, un homme du nom de Babo, fait semblant d'être le loyal serviteur de Cereno, tout en gardant en fait un œil sur lui .

Melville raconte les événements du point de vue d’un Delano désemparé, qui pendant la plus grande partie de la novella pensera que Cereno est en charge. Comme la journée avance, Delano se trouve de plus en plus obsédé par Babo et par l'affection apparente de l’africain de l'Ouest pour le capitaine espagnol. L’habitant de la Nouvelle-Angleterre, libéral dans ses sentiments et opposé à l'esclavage comme une question de cours , fantasme d'être servi par un serviteur personnel si dévoué et si gai..

Delano se croit un homme libre, et il définit sa liberté en opposition au visage souriant et ouvert de Babo, qu’il suppose ne pas avoir de vie intérieure, pas d'idées ni d’intérêts propres. Delano voit ce qu'il veut voir. Mais quand Delano découvre finalement la vérité - que Babo, en fait, exerce une discipline magistrale sur ses pensées intimes, et que c’est lui Delano qui est esclave de ses illusions - il répond avec violence sauvage.

Barack Obama a peut-être évité le sort du protagoniste de « Invisible Man », mais il n'a pas pu échapper à l'ombre de Babo. Il est Babo, ou du moins il l’est pur une partie importante de la population américaine - y compris pour de nombreux blancs de base du Parti républicain et du Tea Party qu'ils aident à faire élire.

Benito Cereno est basé sur un vrai incident historique, sur lequel j'ai entamé des recherches à peu près à l'époque où M. Obama a annoncé sa première candidature à la présidence. Depuis lors, j'ai été frappé par la persistance des craintes , qui ont commencé avant même son élection, que M. Obama ne soit pas ce qu'il paraît être : au lieu d'être un loyal serviteur de l’état, il mène un complot de gauche conçu  il ya des décennies pour détruire l'Amérique, ou si ce n'est pas ça, alors c’est un musulman en secret qui a l’intention de remplacer la Constitution par la loi islamique ; ou encore c’est un anti-colonialiste né kenyan qui veut venger son Afrique natale .

Aucun autre président américain n’aura dû faire face, avant même sa prise de fonctions, à une opposition convaincue de son illégitimité non seulement politique, mais existentielle. Pour réussir en tant que politicien, M. Obama a dû cultiver ce que beaucoup ont décrit comme une maîtrise presque surnaturelle de son moi intérieur. Il a dû devenir un « écran blanc », comme M. Obama lui-même l'a dit, sur lequel d'autres pourraient projettent leurs idéaux - tout comme Babo l’est pour Delano. Pourtant, cette maîtrise de soi intense semble être ce qui entraîne les détracteurs les plus fébriles du président dans la frénésie ; ils remplissent cet écran de haines profondes tirées du subconscient historique de l'Amérique.

Publié à la fin de 1855, quand les États-Unis virent à la guerre civile, Benito Cereno est l'une des histoires les plus désespérées de la littérature américaine. Amasa Delano représente une nouvelle forme de racisme, fondée non pas sur une doctrine théologique ou philosophique, mais plutôt sur un besoin irrationnel de mesurer sa liberté absolue à l’aune de la servilité absolue de l’autre. Il s'agit d'un racisme qui est né dans l'esclavage (born in chattel slavery) mais qui ne meurt pas avec l'esclavage (idem), évoluant au contraire vers le culte d'aujourd'hui de la suprématie de l’individu, qui, quoi qu’on fasse, n'arrive pas à se défaire de ses racines suprématistes blanches.

Cela contribue à expliquer ces drapeaux confédérés qui apparaissent lors des rassemblements conservateurs, ainsi que la raison pour laquelle des politiciens soutenus par le Tea Party comme Sarah Palin et Rand Paul amalgament les politiques fédérales qu'ils n'aiment pas à la servitude. (chattel bondage). Croire au «droit aux soins de santé », a dit un jour M. Paul, c’est dire, que « fondamentalement, vous croyez en l’esclavage (slavery) ».

Quant à M. Obama, il continue à susciter des fantasmes qui semblent tout droit tiré de l'imagination de Melville. Un conseiller républicain, dans le Michigan, a participé à une manifestation portant une image de la tête d'Obama décapité sur une pique, ce qui se trouve être le destin qui frappe Babo une fois sa ruse dévoilée. Un autre républicain a fait campagne pour un siège au Congrès de l’état de Floride avec une publicité TV montrant M. Obama en capitaine d'un navire négrier.

Il ya plus de 60 ans , Ralph Ellison a commencé Invisible Man avec une épigraphe tirée de Benito Cereno. C'est une question implorante que Delano pose à Cereno après que la révolte a été réprimée et que Babo a été exécuté :« Vous êtes sauvés ; qu’est-ce qui a projeté une telle ombre sur vous ? » [1]Bien qu’Ellison l’ait délibérément omise de son épigraphe, dans l'Amérique d'aujourd'hui, il est toujours utile de rappeler la réponse de Cereno : « le Nègre ».



[1] "You are saved, Don Benito," cried Captain Delano, more and more astonished and pained; "you are saved; what has cast such a shadow upon you?"

"The Negro."

Une précision : les cahiers de l'estran préparent une édition bilingue juxtalinéaire de Benito Cereno, la langue difficile, chargée de mots techniques, de Melville méritant une "lecture assistée". Les modalités (e-édition ou papier, date) en sont ... conjecturales.

 

 

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03 février 2014

Benito Cereno, une histoire (notre histoire ?) derrière un roman.

Les deux faces de l'Empire : Melville les connaissait, nous vivons toujours avec, un article de Greg Grandin, un historien américain qui a notamment écrit Forlandia, l’histoire de la colonie fondée par Henry Ford au Brésil. 

Tout le monde connaît Moby Dick, les amateurs de littérature pure (?) connaissent et aiment Bartleby, moins nombreux peut-être sont celles et ceux qui connaissent Benito Cereno[1], une nouvelle de Herman Melville. Greg Grandin se sert de Benito Cereno comme fil conducteur d’une histoire de l’esclavage aux débuts des États-Unis.

 

Un capitaine prêt à mener lui-même et tout ce qui l’entoure à la ruine dans la chasse à une baleine blanche. C'est une histoire bien connue, et au fil des ans, Achab le fou dans le plus célèbre roman de Herman Melville, Moby Dick, a été pris comme exemple de puissance américaine déséquilibrée, et encore récemment, lors de l'invasion désastreuse de l'Irak par George W. Bush.

Mais ce qui est vraiment effrayant, ce ne sont pas nos Achab, les faucons qui veulent régulièrement renvoyer à coups de bombes un pays misérable, que ce soit au Vietnam ou en Afghanistan, à l'âge de la pierre. Ce sont les types respectables qui sont la véritable « terreur de notre époque », comme Noam Chomsky les a collectivement désignés il ya près de 50 ans. Les personnages vraiment effrayants sont nos politiciens les plus austères, des universitaires, des journalistes, des professionnels et des gestionnaires, des hommes et des femmes (bien que ce soit la plupart du temps des hommes) qui se croient moralement responsables, et qui rendent dès lors les guerres possibles, qui dévastent la planète, et rationalisent les atrocités. Ils représentent un modèle qui est avec nous depuis longtemps. Il ya plus d'un siècle et demi, Melville, qui avait un capitaine pour chaque face de l'empire, les a parfaitement exprimés - pour son époque et pour la nôtre.

Au cours des six dernières années, j'ai fait des recherches sur la vie d'un tueur de phoques américain, un capitaine de navire nommé Amasa Delano, lequel, dans les années 1790, a été parmi les premiers habitants de la Nouvelle-Angleterre à naviguer dans le Pacifique Sud. L'argent coulait à flots, les phoques étaient nombreux, et Delano et les autres capitaines de navires établirent les premières colonies américaines non officielles sur les îles au large des côtes du Chili. Ils opéraient sous l’égide d’un conseil informel des capitaines, répartissaient les territoires, rendaient les dettes contractées exécutoires, célébraient le 4 Juillet, et ont mis en place des tribunaux ad hoc. En l'absence de Bible disponible, les œuvres complètes de William Shakespeare, qu’on trouvait dans les bibliothèques de la plupart des navires, étaient utilisés pour prêter serment.

Au cours de sa première expédition, Delano a emporté des centaines de milliers de peaux de phoque en Chine, où il les a échangées contre des épices, de la céramique et du thé à ramener à Boston. Pendant la seconde expédition, qui fut un échec, cependant, un événement a lieu qui va rendre Amasa célèbre - au moins parmi les lecteurs du roman d'Herman Melville.

Voici ce qui s'est passé : un jour de février 1805 dans le Pacifique Sud, Amasa Delano a passé près d'une journée complète à bord d'un navire négrier espagnol délabré, conversant avec son capitaine, aidant aux réparations, et distribuant nourriture et eau aux passagers assoiffés et affamés, une poignée d'Espagnols et environ 70 hommes et femmes qu'il pensait être des esclaves provenant d’Afrique de l'Ouest. Ce n'était pas le cas.

Ces Africains de l'Ouest s'étaient rebellés des semaines plus tôt, tuant la plupart de l'équipage espagnol, ainsi que le négrier qui les menait au Pérou pour être vendus, et exigeant de retourner au Sénégal. Quand ils repérèrent le navire de Delano, ils montèrent une machination : le laisser monter à bord et agir comme s’ils étaient encore esclaves, afin de gagner du temps pour saisir le vaisseau et les fournitures du phoquier. De façon très remarquable, pendant neuf heures, Delano, un marin expérimenté et parent éloigné de futur président Franklin
Delano Roosevelt, fut convaincu qu'il était sur un navire négrier en détresse mais fonctionnant normalement.

Ayant à peine survécu à la rencontre, il décrivit son expérience dans ses mémoires, que Melville a lu et a transformé en ce que beaucoup considèrent comme son "autre" chef-d'œuvre. Publié en 1855, à la veille de la guerre civile, Benito Cereno est l'une des histoires les plus sombres de la littérature américaine. Le livre est narré du point de vue d'Amasa Delano alors qu’il erre perdu dans le monde parallèle de ses propres préjugés raciaux .

Une des choses qui ont attiré Melville vers le Amasa historique est sans aucun doute la juxtaposition entre son joyeux amour-propre - il se considère comme un homme moderne, un libéral opposé à l'esclavage - et son inconscience complète du monde social qui l’entoure. Le véritable Amasa était bien intentionné, judicieux, modéré, et modeste .

En d'autres termes, ce n'était pas Achab, dont la poursuite vengeresse d'une baleine métaphysique a été utilisée[2] comme allégorie de tous les excès américains, de chaque guerre catastrophique, de chaque politique environnementale désastreuse, depuis le Vietnam et l'Irak jusqu’à l'explosion de la plateforme pétrolière de BP dans le Golfe du Mexique en 2010.

Achab, qui déambule avec sa jambe de bois sur la plage arrière de son navire condamné, pénètre les rêves de ses hommes dormant en-dessous comme les « dents broyeuses des requins ». Achab, dont l’obsession est une extension de l'individualisme né de l'expansion américaine et dont la rage est celle d'un ego qui refuse de se limiter aux frontières de la nature. « Notre Achab », comme dit un soldat dans le film d'Oliver Stone Platoon à propos d’un sergent impitoyable qui tue de façon insensée d’innocents Vietnamiens.

Achab est certainement une des faces de la puissance américaine . Dans le cadre de la rédaction d'un livre sur l'histoire qui a inspiré Benito Cereno, j'en suis venu à penser que c'est pas la plus effrayante – ni même la plus destructrice des faces américaines. Voyez plutôt Amasa.

Tuer les phoques

Depuis la fin de la guerre froide, le capitalisme extracteur s'est répandu dans notre monde post- industriel avec une force prédatrice qui choquerait même Karl Marx. Du Congo riche en minéraux aux mines d'or à ciel ouvert du Guatemala, de la Patagonie chilienne récemment encore vierge jusqu'aux champs de fracturation hydraulique (fracking) de la Pennsylvanie et à la fonte de l'Arctique au nord, il n'y a aucune crevasse où une quelconque roche, liquide ou gaz utile puissent se cacher, pas de jungle assez interdite pour éloigner les plates-formes pétrolières et les tueurs d'éléphants, pas de glacier inaccessible comme une citadelle, pas de schiste dur qui ne puisse être fragmenté, pas d'océan qui ne puisse être empoisonné .

Et Amasa était là au début. La fourrure de phoque peut ne pas avoir été la première ressource naturelle précieuse du monde, mais la chasse au phoque a représenté l'une des premières expériences de la jeune Amérique d’extraction des ressources (d’abord en expansion puis en récession) au-delà de ses frontières.

Avec une fréquence de plus en plus grande à partir du début des années 1790, puis dans une course folle à partir de 1798, les navires ont quitté New Haven, Norwich, Stonington, New London et Boston, en route pour le grand archipel d'îles éloignées allant en demi-lune de l'Argentine dans l'Atlantique au Chili dans le Pacifique. Ils étaient à la recherche de l'otarie à fourrure, qui porte une couche de duvet, comme un sous-vêtement, juste en dessous d’une couche extérieure de poils gris-noir raides.

Dans Moby Dick, Melville a décrit la chasse comme l'industrie américaine par excellence. Brutale et sanglante, mais aussi humanisante, car travailler sur un baleinier nécessite coordination et camaraderie intenses. Du côté révoltant de la chasse, de l’arrachage de la peau de la baleine de sa carcasse, et de l'ébullition infernale de la graisse, émerge quelque chose de sublime : la solidarité humaine entre les travailleurs.

Et comme l'huile de baleine qui allumait les lampes du monde, la divinité elle-même rayonnait de la main : «Tu la verras briller dans le bras qui manie la pioche ou enfonce un clou ;  la dignité démocratique qui, sur toutes les mains, rayonne sans fin de Dieu. "[3]

La chasse au phoque était tout autre chose. Vient à l'esprit non pas la démocratie industrielle, mais l'isolement et la violence de la conquête, le colonialisme et la guerre. La chasse à la baleine avait lieu dans un domaine maritime commun ouvert à tous. La chasse au phoque avait lieu sur terre. Les chasseurs de phoque ont accaparaient des territoires, se battaient les uns contre les autres pour les garder, et en retiraient toutes les richesses qu'ils pouvaient aussi vite que possible avant d'abandonner leurs revendications sur des îles vides et dévastées. Le processus opposait des marins désespérés à des officiers tout aussi désespérés dans un système de relations de travail que l'on peut imaginer, fondé sur le tout ou rien.

En d'autres termes, la chasse à la baleine peut avoir représenté la puissance prométhéenne de la proto- industrialisation, avec tout le bien (solidarité, interdépendance et démocratie ) et le mauvais (l'exploitation des hommes et de la nature ) qui allait avec, mais la chasseau phoque prédit mieux le monde postindustriel d'aujourd'hui, miné, chassé, percé, soumis au fracking[4], brûlant, et semé de mines (strip-mined ?)

Les phoques ont été tués par millions et avec une désinvolture choquante. Un groupe de chasseurs s’installait entre la mer et les colonies et simplement commençait à matraquer. Un seul phoque fait du bruit comme une vache ou un chien, mais des dizaines de milliers d'entre eux ensemble, comme l’ont déclaré des témoins, résonnent comme un cyclone du Pacifique. Une fois que nous « avions commencé le travail de la mort », se souvient un phoquier, « la bataille me causait une terreur considérable ».

Les plages du Pacifique Sud en vinrent à ressembler à l'enfer de Dante. Comme le matraquage se poursuivait, des montagnes de carcasses dépecées, fumantes s’entassaient et des torrents de sang rendaient les plages rouges. Le meurtre était incessant, se poursuivant la nuit à la lumière des feux allumés avec les cadavres de phoques et des pingouins.

Et gardez à l'esprit que ce massacre massif a eu lieu non pas pour quelque chose comme l'huile de baleine, utilisée par tous pour s’éclairer et se chauffer. La fourrure de phoque était récoltée pour réchauffer les riches et répondre à une demande créée par une nouvelle phase du capitalisme : la consommation ostentatoire[5]. Les peaux étaient utilisées pour les capes, manteaux, manchons, mitaines des dames, et pour les gilets des gentlemen. La fourrure des bébés phoques n'était pas très appréciée, de sorte que certaines plages ont été tout simplement transformées en orphelinats pour phoques, avec des milliers de nouveau-nés qu’on laissait mourir de faim. À la rigueur cependant, leur fourrure duveteuse, aussi, pouvait être utilisée - pour faire des portefeuilles.

Parfois, les éléphants de mer étaient capturés pour leur pétrole d'une manière encore plus horrible : quand ils ont ouvert la bouche pour hurler , leurs chasseurs y jetaient des pierres et ensuite commençaient à les percer de leurs longues lances. Percé à plusieurs endroits comme un Saint-Sébastien, du système circulatoire à haute pression de l'animal sortaient « des fontaines de sang, jaillissant à une distance considérable ».

Au début, le rythme frénétique des massacres n'avait pas d'importance : il y avait tellement de phoques. D'une seule île, estimait Amasa Delano, il y avait « deux à trois millions d'entre eux «  quand les marins de la Nouvelle-Angleterre arrivèrent les premiers pour faire « une industrie de tuer les phoques ».

« Beaucoup d'entre eux auraient été tués dans la nuit », écrit un observateur, « que le matin on ne les verrait pas manquer». Il semble en effet que vous pouviez tuer tout le monde, un jour, puis recommencer le lendemain. En quelques années, cependant, Amasa et ses compagnons chasseurs avaient livré tant de peaux de phoque en Chine que les entrepôts de Canton ne pouvaient pas les contenir. Ils ont commencé à s'accumuler sur les quais, à se décomposer à la pluie, et leur prix s'est effondré .

Pour reconstituer leur bénéfice, les chasseurs accélérèrent encore le rythme de la tuerie - jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien à tuer. De la sorte, l'offre excédentaire et l'extinction sont allées de pair. Au cours du processus, la coopération entre les chasseurs de phoques a fait place à des batailles sanglantes à propos de colonies en cours d’extinction. Auparavant, il ne fallait que quelques semaines et une poignée d'hommes pour remplir de peaux la cale d'un navire. Ces colonies commençant à disparaître, cependant, il y avait besoin de plus en plus d'hommes pour trouver et pour tuer le nombre de phoques ; ils étaient souvent laissés sur des îles désertes pour des campagnes de deux ou trois ans, à vivre seuls dans de misérables huttes sous un climat maussade, en se demandant si leurs navires reviendraient jamais les chercher.

« Île après île, côte après côte », a écrit un historien, « les phoques avaient été détruits jusqu’au dernier chiot disponible, en se fondant sur la supposition que si le chasseur de phoques Tom ne tuait pas tous les phoques en vue, le chasseur de phoques Dick ou Harry ne serait pas dégoûté ». En 1804, sur l'île même où Amasa estimait qu'il y avait eu des millions de phoques, il y avait plus de marins que de proies. Deux ans plus tard, il n'y avait plus de phoques du tout.

La machinerie des civilisations

Il existe une symétrie inverse presque parfaite entre le réel Amasa et le fictif Achab, chacun représentant une face de l'empire américain. Amasa est vertueux, Achab vengeur. Amasa semble pris au piège par la superficialité de sa perception du monde. Achab est profond, il scrute les profondeurs. Amasa ne peut pas voir le mal (surtout pas le sien). Achab ne voit que la « malignité intangible de la nature ».

Les deux sont des représentants des industries les plus prédatrices de leur temps, leurs navires transportant ce que Delano a un jour appelé la « machinerie de la civilisation » dans le Pacifique, en utilisant l'acier, le fer et le feu pour tuer les animaux et transformer leurs corps en valeur sur place.

Pourtant, Achab est l'exception, un rebelle qui chasse sa baleine blanche contre toute logique économique rationnelle. Il a détourné la « machinerie » que son navire représente et il s’est révolté contre la « civilisation ». Il poursuit sa course chimérique en violation du contrat qu'il a avec ses employeurs. Lorsque son second, Starbuck, insiste sur le fait que son obsession va mettre à mal les profits des propriétaires du navire Achab rejette l'inquiétude : « Que les propriétaires se tiennent sur la plage de Nantucket et étouffent les typhons. De qui se soucie Achab ? Les propriétaires, les propriétaires ? Tu es toujours à me rebattre les oreilles, Starbuck, avec ces propriétaires avares, comme si les propriétaires étaient ma conscience ».

Les insurgés comme Achab, quelque dangereux qu’ils soient pour les gens autour d'eux, ne sont pas les principaux facteurs de destruction. Ce ne sont pas eux qui chassent les animaux jusqu’à frôler l'extinction - ou qui forcent aujourd'hui le monde aux limites. Ce sont plutôt les hommes qui n'ont jamais fait dissidence, que ce soit à la ligne de front de l'extraction ou dans les coulisses des entreprises qui gèrent la destruction de la planète, jour après jour, inexorablement, sans scandale ni préavis, leurs actions sous le contrôle d’une série d’abstractions et de calculs de plus en plus financiers effectués dans les bourses de New York, Londres et Shanghai.

Si Achab est encore l'exception, Delano est encore la règle. Tout au long de ses longs mémoires, il se révèle comme jamais fidèle aux coutumes et aux institutions du droit maritime, ne voulant pas prendre de mesures qui pourraient nuire aux intérêts de ses investisseurs et de ses assureurs. « Toutes les mauvaises conséquences », écrit-il, décrivant l'importance de protéger les droits de propriété, « peut être évitée par une personne ayant connaissance de son devoir, et disposée à obéir fidèlement à ses diktats. »

C’est dans la réaction de Delano aux rebelles Afrique de l'Ouest, une fois qu'il se rend finalement compte qu'il a été la cible d'un montage minutieusement mise en scène, que la distinction séparant le phoquier du baleinier devient clair. L’hypnotique Achab - le « vieux chêne de tonnerre – fourchu » - a été pris pour un prototype du totalitaire du XXe siècle, pour un Hitler unijambiste ou pour un Staline qui utilise son magnétisme émotionnel pour convaincre ses hommes de le suivre volontairement dans sa chasse fatale de Moby Dick.

Delano n'est pas un démagogue. Son autorité est enracinée dans une forme beaucoup plus commune de pouvoir : le contrôle de la main-d'œuvre ainsi que la conversion de ressources naturelles en diminution en produits commercialisables. Quand les phoques ont disparu, il en a été de même pour son autorité. Ses hommes ont commencé à râler et à comploter. À son tour, Delano a dû compter de plus en plus sur les châtiments corporels, sur le fouet même pour les infractions les plus mineures, pour maintenir le contrôle de son navire - jusqu'à ce que, bien sûr, il tombe sur le négrier espagnol. Delano pouvait bien avoir été personnellement opposé à l'esclavage, une fois qu’il a réalisé qu'il avait été joué comme un débutant, il a organisé ses hommes pour reprendre le bateau négrier et pour maîtriser les rebelles avec violence. Au cours de l’opération, ils éventrèrent certains des rebelles à l'aide de leurs harpons pour phoques, que Delano décrit comme « extrêmement aiguisés et aussi brillants que l'épée d'un gentleman » en les laissant se tordre dans leurs viscères.

Pris dans les tenailles de l'offre et de la demande, pris au piège dans le tourbillon de l'épuisement écologique, sans le moindre phoque à tuer, sans argent à gagner, et son équipage au bord de la mutinerie, Delano rallia ses hommes à la chasse - pas la chasse à la baleine blanche, mais celle aux rebelles noirs. Ce faisant, il rétablit son autorité en passe de s'effilocher. Quant aux rebelles survivants, Delano les rendit à nouveau esclaves. La bienséance, bien sûr, commandait de les retourner, eux et le navire, aux propriétaires.

Nous sommes nous-mêmes des Amasa

Avec Achab, Melville regarde vers le passé, en fondant son capitaine obsédé sur Lucifer, l'ange déchu en révolte contre les cieux, et en l'associant à la « destinée manifeste » de l'Amérique avec la marche sans relâche de la nation au-delà de ses frontières. Avec Amasa, Melville entrevoit l'avenir. S'appuyant sur les mémoires d'un vrai capitaine, il a créé un nouvel archétype littéraire, un homme moral sûr de sa justice encore qu’incapable de faire le lien entre la cause et l’effet, sans se soucier des conséquences de ses actes, même comme il court à la catastrophe .

Ils sont toujours parmi nous, nos Amasa. Ils connaissent leur devoir et sont disposés à suivre fidèlement ses préceptes, même jusqu'au bout et à la fin du monde (even unto the ends of the Earth).

La traduction est utilitaire, comme d'habitude. l'original anglais est en commentaire, comme d'habitude.

Le nouveau livre de Greg Grandin, The Empire of Necessity:  Slavery, Freedom, and Deception in the New World, L'Empire de la nécessité : l'esclavage, la liberté, et la tromperie dans le Nouveau Monde, vient d'être publié.© 2014 Greg Grandin.

 



[1] Pour écrire Benito Cereno (1855), Melville s'est inspiré du journal de bord du capitaine Amaso Delano commandant le Perseverence. En 1799, pour faire le plein d'eau, le navire du capitaine Amaso Delano, mouille dans une petite île au sud du Chili. Arrive sur le même mouillage le San Dominick, un négrier espagnol en piteux état, commandé par le jeune Benito Cereno, pas plus vaillant que son navire, toujours accompagné d'un serviteur noir, Babo. Le capitaine espagnol raconte son odyssée qui devait le mener de Buenos Aires à Lima, avec tempête au cap Horn, scorbut pour les cinquante matelots et les trois cents esclaves noirs. Delano fait apporter de l'eau et des vivres fraîches mais se pose des questions. Il quitte le navire quand, soudain, l'espagnol et son domestique sautent dans sa baleinière. Armé de deux dagues, Babo attaque les deux capitaines, mais il est rapidement maîtrisé. Cereno peut alors fournir des explications : les Noirs se sont mutinés, ils ont massacré un grand nombre de Blancs et pris le navire. Delano réussit à reprendre le contrôle du négrier et le mène à Lima. Après jugement, Babo est exécuté et Benito Cereno se retire dans un monastère. (résumé provenant de Wikipédia)

[2] Voir par exemple  The Ahab Parallax: ‘Moby Dick’ and the Spill By RANDY KENNEDY Published: June 12, 2010 http://www.nytimes.com/2010/06/13/weekinreview/13kennedy.html?pagewanted=all&_r=2&

[3] Moby Dick, ch. 26 Thou shalt see it shining in the arm that wields a pick or drives a spike; that democratic dignity which, on all hands, radiates without end from God.

[4] Fracking : fracturation hydraulique des schistes pour en extraire les hydrocarbures. Pas encore de mot français à ma connaissance

[5] la formule est due à Thorstein Veblen et exposée pour la première fois en 1899 dans son ouvrage Théorie de la classe de loisir.

Posté par Jean-ollivier à 12:15 - Commentaires [5] - Permalien [#]



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