L'astragale de Cassiopée

Si la littérature n'aime pas le calcul, c'est que tout n'est pas calcul. L'addi(c)tion est plus récente que l'épouvante.

06 décembre 2009

Incipit-bulle du dimanche

C'est bientôt Noël. Un cadeau pour Pado (peut-être attablé devant une plâtrée de diots).

Cerf


1.
" Dormir auprès de Jésus l'avait toujours protégée jusqu'à maintenant; mais ce soir, les voix électriques avaient réussi à pénétrer dans ce sanctuaire. Voguant sur les vents âpres du début avril, enveloppés de ténèbres, copiant le langage primitif et le zézaiement de la pluie, les Orateurs - ils étaient trois cette fois-ci - l'avaient retrouvée peu après minuit. En d'autres occasions, quand les Orateurs l'avaient découverte à cet endroit, Jésus les avaient convaincus de s'en aller et de la laisser en paix; mais ce soir, Hô Chi Minh n'avait eu de cesse de défier Jésus et de persuader les autres de l'imiter; pendant presque deux heures, les Orateurs avaient juré et craché, ils lui avaient uriné dessus depuis le paquet de nuages noirs frémissants que le Sauveur de pierre tenait au-dessus de sa tête dans ses bras tendus. La douleur provoquée par les voix des Orateurs - des décharges électriques frémissantes qui contractaient ses muscles, faisaient vibrer ses os, lui brûlaient et lui gonflaient les yeux - ne cessait d'empirer; elle savait qu'il lui fallait échapper aux Orateurs si elle ne voulait pas mourir."

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29 novembre 2009

Incipit-bulle du dimanche

1.

" C'était par une merveilleuse journée de juillet, une de ces journées comme on en voit seulement pendant les périodes de beau fixe. Dès l'aube, le ciel est serein; l'aurore ne se lève pas dans des lueurs d'incendie : elle se répand en douces teintes rosées. Le soleil n'a pas l'ardeur des jours de brûlante sécheresse, ni la teinte mate de pourpre ternie qu'il prend avant l'orage; son éclat même garde une fraîcheur accueillante. Il émerge sans hâte d'un nuage allongé, luit doucement et se replonge dans le brouillard mauve. Une bordure chatoyante, dont l'éclat rappelle celui de l'argent ciselé, court tout en haut du nuage... Mais les rayons joyeux jaillissent à nouveau, l'astre puissant prend son essor avec une sereine majesté.
Vers midi apparaissent d'ordinaire une multitude de petits nuages ronds, haut perchés, d'un gris doré à frange blanchâtre. Semblables à des îlots éparpillés sur un fleuve qui déborde à l'infini et les enserre de ses bras d'un bleu transparent, ils ne se déplacent guère; mais là-bas, à l'horizon, ils bougent, se pressent les uns contre les autres; plus d'azur entre eux, mais eux-mêmes ont pris la couleur du ciel; ils sont imprégnés de lumière et de chaleur. L'horizon garde toute la journée une teinte mauve uniforme; nul orage ne menace; à peine si, par endroits, s'estompent quelques raies verticales et bleuâtres : une ondée tombe quelque part.
Vers le soir, ces nuages se dispersent; les derniers, imprécis comme une fumée, s'étendent en volutes roses devant le soleil couchant; à l'endroit où celui-ci a disparu avec la même sérénité qu'il s'est levé, une lueur rougeâtre nimbe encore quelque temps la terre assombrie; et parmi ce halo, vacillante comme une lumière que l'on déplace avec précaution, voici que s'allume l'étoile du soir."

Incipit_2

2.
" Pour tout dire, Rxxx était plutôt le genre de type à omoplates saillantes; pas tellement grand, il avait un squelette qu'on voyait partout sous la peau, spécialement au niveau du thorax où les côtes dessinaient une série d'arcs de cercle. Des épaules, des coudes et des genoux pointus, quelques muscles qui ressemblaient à des tendons, et surtout une longue face famélique, au nez crochu, aux yeux enfoncés et aux joues creuses, accentuaient cet air général de caricature. Il n'était pas laid pourtant, on pouvait même à la rigueur le trouver beau en dépit de sa maigreur singulière. Quand il marchait, Xxxx balançait maladroitement ses bras, à contretemps, ce qui disloquait le rythme de ses jambes. Il ne riait jamais, sauf un léger sourire qui était là en permanence sur ses lèvres, comme s'il y avait une plaisanterie qu'il n'arrivait pas à oublier. Il parlait vraiment peu, de sorte qu'on ne pouvait rien dire de sûr à ce sujet. Il ne buvait pas, et fumait de temps à autre une cigarette américaine. Personne ne le connaissait vraiment, pas même sa femme Exxxxxxxx, et on ne lui trouvait pas d'amis. "

incipit

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27 novembre 2009

Haïkus et mokis

BashoHa_kus

Sur le chemin vert
Un chien blanc à vive allure
Vue de la vitesse


Une femme en maillot
Son corps lourd massif tentant
Douche à la piscine



Le long du vieux tronc
Le petit écureuil fuit
La disparition


Vent de la tempête
Là-haut des branches s'agitent
Bruit des feuilles

haikus

Course avec le chien
Sa longue langue rose pend
Envie d'un bol d'eau


Corps maintenant sec
Doux parfum sous les aisselles
Odeur bien aîmée


Une gorgée de vin
S'écoule le nectar divin
Durée chaleur soin

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26 novembre 2009

Lacan, Joyce, le sinthome

IRS_Lacan

Extrait du séminaire Livre XXIII de Lacan "Le sinthome" aux Editions du Seuil

p.80:

" Nous en sommes là réduits au sentiment parce que Joyce ne nous l'a pas dit, il l'a écrit, et c'est bien là qu'est toute la différence. Quand on écrit, on peut bien toucher au réel, mais non pas au vrai."

p.85:

" L'imagination d'être le rédempteur, dans notre tradition au moins, est le prototype de la père-version. C'est dans la mesure où il y a rapport de fils à père qu'a surgi cette idée loufoque du rédempteur, et ceci depuis très longtemps. Le sadisme est pour le père, le masochisme est pour le fils."

" Le réel se trouve dans les embrouilles du vrai. C'est bien ce qui m'a amené à l'idée du noeud, qui procède de ceci que le vrai s'auto-perfore du fait que son usage crée de toute pièce le sens, de ce qu'il glisse, de ce qu'il est aspiré par l'image du trou corporel dont il est émis, à savoir la bouche en tant qu'elle suce."



Sur Joyce et les paroles imposées.


p.94 :

" Joyce a un symptome qui part de ceci que son père était carent, radicalement carent - il ne parle que de ça. J'ai centré la chose autour du nom propre, et j'ai pensé que c'est de se vouloir un nom que Joyce a fait la compensation de la carence paternelle."

p.95:

" Comment est-ce que nous ne sentons pas tous que les paroles dont nous dépendons nous sont, en quelque sorte, imposées?

C'est bien en quoi ce que l'on appelle un malade va quelquefois plus loin que ce que l'on appelle un homme bien portant. La question est plutôt de savoir pourquoi un homme normal, dit normal, ne s'aperçoit pas que la parole est un parasite, que la parole est un placage, que la parole est la forme de cancer dont l'être humain est affligé. Comment y en a-t-il qui vont jusqu'à le sentir? Il est certain que là-dessus Joyce nous donne un petit soupçon."


"La pulsion de mort, c'est le réel en tant qu'il ne peut être pensé que comme impossible. C'est-à-dire que chaque fois qu'il montre le bout de son nez, il est impensable. Aborder à cet impossible ne saurait constituer un espoir, puisque cet impensable, c'est la mort, dont c'est le fondement du réel qu'elle ne puisse être pensée.


L'incroyable, c'est que Joyce - qui avait le plus grand mépris de l'histoire, en effet futile, qu'il qualifie de cauchemar, et dont le caractère est de lâcher sur nous les grands mots dont il souligne qu'ils nous font tant de mal - n'ait pu trouver que cette solution, écrire Finnegans Wake (FW à partir de maintenant dans cet article), soit un rêve qui, comme tout rêve est un cauchemar, même s'il est un cauchemar tempéré. A ceci près, dit-il, et c'est comme ça qu'il fait ce FW, c'est que le rêveur n'y est aucun personnage particulier, il est le rêve même.


C'est en cela que Joyce glisse, glisse, glisse au Jung, glisse à l'inconscient collectif. Il n'y a pas de meilleure preuve que Joyce, que l'inconscient collectif, c'est un sinthome, car on ne peut dire que FW, dans son imagination, ne participe pas à ce sinthome.


Alors, ce qui est le signe de mon empêchement, c'est bien Joyce, justement en tant que ce qu'il avance, et d'une façon tout à fait spécialement artiste car il sait y faire, c'est le sinthome, et sinthome tel qu'il n'y ait rien à faire pour l'analyser."

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25 novembre 2009

Affreux! Horrible! La France en deuil : Johnny Hallyday est mort aujourd'hui!

moyen_duc_nb_

Cette information est aujourd'hui fausse. Elle n'est pas performative non. Elle est seulement destinée à vous montrer les nouvelles techniques de référencement que Google (et, dans une moindre mesure, les autres moteurs de recherche) fait apparaître. Car, le jour de la mort effective de Johnny, l'ancienneté de l'annonce sera prise en compte dans l'affichage des sites sur la page de recherche correspondante à :  "Johnny Hallyday mort" ou "Johnny Hallyday est mort"...

Le marketing et la publicité ont de sacrés chantiers d'études devant eux et croyez bien qu'ils ne chôment pas.

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22 novembre 2009

Incipit-bulle du dimanche

Incipit

" Pendant une bonne minute, devant la vitrine, parmi l'éclaboussure légère des confetti de la veille au soir gisant au pied de la devanture comme un résidu d'écume souillée, XXXXX resta en suspens, sur la pointe de ses souliers de tennis maculés d'huile, à reluquer les bottes. Derrière la glace qui réfractait leurs reflets, sur les socles de bois où elles se carraient, en marge du panneau-réclame artistique qui avait fleuri la veille par toute la ville en même temps que les oriflammes rouge et or, les confetti piétinés et les bouts de serpentins, elles postulaient cheval et éperons, elles évoquaient les photos truquées de vie au grand air dans les annonces des magazines... mêmes inscriptions, mêmes photographies de pimpants avions perfidement fragiles et de pilotes d'une gargantuesque disproportion penchés sur eux - comme si ces avions eussent été des spécimens d'animaux mystérieux et funestes, ni dressés, ni apprivoisés, mais, pour ce seul instant, inoffensifs - au-dessus de la somptueuse et lapidaire énumération des noms, des exploits, ou, peut-être, tout simplement, des espoirs."

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15 novembre 2009

De l'identité nationale

Pourquoi un débat sur l'identité nationale lancé par un gouvernement est-il inacceptable?...

D'abord Lévi-Strauss...
Comme le rappelait odradek, Claude Lévi-Strauss, en 2005, prononçait un discours mettant en garde contre les dérives de politiques étatiques se fondant sur des principes d'identité nationale. "J'ai connu une époque où l'identité nationale était le seul principe concevable des relations entre les Etats. On sait quels désastres en résultèrent", disait-il. Pour Philippe Descola, professeur au Collège de France et qui a succédé à Claude Lévi-Strauss à la tête du laboratoire d'anthropologie sociale, "c'est la double expérience, personnelle et politique d'un côté et d'ethnologue de l'autre, qui a conduit Lévi-Strauss à récuser et vivement critiquer l'accaparement, par des Etats, de l'identité nationale".

Ensuite, si je réfléchis à l'identité nationale, je pense, avec Holderlin, que ce qui m'est le plus proche c'est ce qui m'est étranger". Et voilà la problématique de l'identité qui, loin d'être définissable, est un processus, un processus de "désidentification" et de "réidentification", d'adoption et de rejet dont le vecteur principal est le langage (Ici la langue française). Et c'est là, la fonction des pouvoirs publics, maintenir la vitalité et la possibilité des processus. On pourrait dire qu'il en va de l'identité comme de l'individuation, elle n'est que processus (Cf Gilbert Simondon).
L'identité est, en fait, à concevoir comme une langue (quoi de plus proche et pourtant d'étranger que sa langue, quoi de plus dangereusement enfermant et de plus potentiellement ouvert que sa langue?) Et depuis quand pourrait-on en laisser le soin à l'Etat?

Quand un Etat, quel qu'il soit, s'empare de cette question de l'identité, il est, soit cynique (récupération d'un électorat, ici celui du Front National) soit déjà à tendance totalitaire. La glaciation ou la fixation de l'identité dans une définition aboutit, volens nolens, à pointer l'autre, l'autre non pas comme moi potentiel ni comme altérité radicale mais comme non moi (avec le risque (recherché) d'un non moi rejeté en tant que barbare). Or, méfions-nous là encore, Lévi-Strauss, dans "Race et histoire" :
"Le barbare est d'abord celui qui croit à la barbarie". Définir l'identité nationale devient, de fait, immédiatement un nationalisme...

Sauf à considérer que d'un mauvais débat, il peut naître du bon (espérance d'une relance des processus après la mise à plat mais je vois difficilement comment?) ou que le niveau de délitement du social  et les craintes de la mondialisation ont atteint un seuil tel qu'il soit devenu inévitable d'en passer par là, le débat sur l'identité nationale n'est qu'un symptôme de crise, de mal-être, le "jeu" d'un gouvernement toujours prompt à titiller le tabou de l'inceste (malgré ce que nous savons qu'il a d'essentiel) et pas l'ombre de l'esquisse d'une solution. C'est un peu un gros bouton que l'on traite en débattant sur lui au lieu, par faute de "savoir comment faire", de permettre la mise en place de réels dispositifs qui en supprimerait la problématique (dans sa composante étatique) en la laissant s'opérer dans les relations inter et extra-individuelles qui la constituent (l'identité)...

La position que j'adopte sur ce sujet prend sa source aux fondements de la philosophie occidentale. C'est bien face à l'instrumentalisation de l'identité nationale que la pensée et l'esprit doivent, de nouveau, se battre hic et nunc tout comme Platon, en son temps, a lutté contre l'instrumentalisation de l'écriture que professaient les sophistes.

Je me demande d'ailleurs si l'identité nationale ne peut pas être traitée comme Platon traite de l'écriture dans son "Phèdre", c'est à dire comme un pharmakon (à la fois poison ET remède ET bouc émissaire). Ce qui reviendrait, non pas à la définir, mais à la mettre au centre d'une cure, au sens latin du terme, donc d'un système de soins des processus qui la constituent.

P.S. : Je serais ravi que quelqu'un vienne m'apporter quelques lumières sur "L'identité de la France" de Fernand Braudel que je n'ai pas lu.

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Incipit-bulle du dimanche

fruits

" Dans cette conférence, mon intention n'est pas, comme dans celles que j'ai données précédemment, de définir, mais de souligner; je ne veux pas dessiner mais suggérer. Animer, au sens premier du terme. Blesser des oiseaux ensommeillés. Placer, là où il y aurait un coin sombre, le reflet d'un long nuage et offrir quelques miroirs de poche aux dames de l'assistance.
J'ai voulu descendre jusqu'aux joncs de la rive. Plus bas que les tuiles jaunes. A la sortie des villages, là où le tigre mange les enfants. A présent, je suis loin du poète qui lutte contre la statue, qui lutte contre le sommeil, qui lutte contre l'anatomie. J'ai fui tous mes amis pour suivre ce garçon qui mange des fruits verts et qui regarde les fourmis dévorer un oiseau écrasé par une auto."

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11 novembre 2009

11 novembre 2009

Je dédie ce billet à :

Mon arrière grand-père Emile (1891-1989), blessé au visage par des éclats d'obus le 25 avril 1918 près de la frontière belge et futur "gueule cassée".

A sa femme Irène (1889-1987), mon arrière grand-mère (d'abord fiancée au frère d'Emile, Maurice, jusqu'à ce que ce dernier soit déclaré disparu pendant le conflit).

A leur fille unique, née en 1921, ma grand-mère Colette.

Sur une autre branche de l'arbre généalogique, à mon arrière-grand mère morte à moitié folle de chagrin en attendant, jour après jour, derrière la fenêtre de sa maison de bergers Corses, le retour de son fils aîné, déclaré disparu près de Bligny et dont nous n'avons, à ce jour, jamais retrouvé la moindre trace.

A mon grand-père Jean (1915-1997), mari de Colette et frère benjamin du fils ainé, qui a dû grandir en voyant sa mère "obsédée" par le retour d'un frère fantôme qu'il n'avait jamais connu.

Aux fils, filles, petits-fils, petites-filles, arrières petits-fils et arrières petites-filles des combattants de la Grande Guerre, Français, Allemands et de toutes nationalités.

A tous les morts, fantômes et spectres de ce conflit et aux vivants qui ont dû et/ou doivent faire avec.

Quelques lignes de Maurice Genevoix puis d'Erich Maria Remarque et un lien vers Brassens

Guerre

" Mardi 8 septembre (1914).

Ce matin, les ruines fument encore. La carcasse de pierre se dresse, toute noire sur le ciel limpide.

Les hommes ont le sommeil lourd. Au bord de la tranchée, il y a des plumes blanches, noires, rousses, des touffes de poils, des bouteilles vides. Je fais secouer tout le monde par les sergents. On entend, venant des bois à notre gauche, une fusillade qui par instants se fait violente. Derrière nous, une batterie de 120 tonne sans discontinuer. Et sur Rembercourt, à intervalles réguliers, des marmites éclatent en rafales, par six à la fois.

A midi, nous sortons des tranchées. Lentement, formés à larges intervalles, nous marchons vers la route qui va de Rembercourt à la Vauxmarie. Au long de la route d'Erize-la-Petite, des trous d'obus énormes crèvent les champs. La campagne est chauve, terne malgré l'intense lumière. Des chevaux crevés, ventre ouvert, pattes coupées, pourrissent au bas du talus, dans le fossé. Il y en a six, collés les uns aux autres, qui font un tas énorme de charogne dont la puanteur horrible stagne au fond du ravin. Beaucoup de caissons fracassés, roues en miettes, ferrures tordues.

Route de la Vauxmarie : nous attendons, couchés en tirailleurs dans le fossé, prêts à soutenir les nôtres qui se battent en avant.

Lorsque je me lève, je vois une grande plaine désolée, bouleversée par les obus, semée de cadavres aux vêtements déchirés, la face tournée vers le ciel ou collée dans la terre, le fusil tombé à côté d'eux. La route monte, à droite, vers les bords d'une cuvette, d'une blancheur crue qui fait mal aux yeux. Loin devant nous, des sections, en colonne d'escouades par un, restent immobiles, terrées, à peine visibles. Elles sont en plein sous les coups de l'artillerie allemande.

Les lourdes marmites, par douzaines, achèvent de ravager les champs pelés. Elles arrivent en sifflant, toutes ensemble ; elles approchent, elles vont tomber sur nous. Et les corps se recroquevillent, les dos s'arrondissent, les têtes disparaissent sous les sacs, tous les muscles se contractent dans l'attente angoisée des explosions instantanément évoquées, du vol ronflant des énormes frelons d'acier. Mais je vois, tandis que le sifflement grandit encore vers nous, des panaches de fumée noire s'écheveler à la crête ; presque aussitôt, le fracas des éclatements nous assourdit. Chaque fois qu'un obus tombe, c'est un éparpillement de gens qui courent en tous sens ; et, lorsque la fumée s'est dissipée, on voit par terre, faisant taches sombres sur le jaune sale des chaumes, de vagues formes immobiles."

"Ceux de 14" de Maurice Genevoix - Première partie "Sous Verdun" - Points Seuil p41-42 -

Vaux_1

Couloir central du fort de Vaux

" Aussitôt le soldat entre en fureur :

"Lâchez-moi! Laissez-moi sortir! Je veux sortir!"

Il n'écoute rien et donne des coups autour de lui : il bave et vocifère des paroles qui n'ont pas de sens et dont il mange la moitié. C'est une crise de cette angoisse qui naît dans les abris des tranchées; il a l'impression d'étouffer où il est et une seule chose le préoccupe : parvenir à sortir. Si on le laissait faire, il se mettrait à courir n'importe où, sans s'abriter. Il n'est pas le premier à qui cela est arrivé.

Comme il est très violent et que déjà ses yeux chavirent, nous n'avons d'autres ressources que de l'assommer, afin qu'il devienne raisonnable. Nous le faisons vite et sans pitié et nous obtenons ainsi que, provisoirement, il se rassoie tranquille. Les autres sont devenus blêmes, pendant cette histoire; il faut espérer qu'elle leur inspirera une crainte salutaire. Ce bombardement continu dépasse ce que peuvent supporter ces pauvres diables; ils sont arrivés directement du dépôt des recrues pour tomber dans un enfer qui ferait grisonner même un ancien.

L'air irrespirable, après cela, éprouve encore davantage nos nerfs. Nous sommes assis comme dans notre tombe et nous n'attendons plus qu'une chose, qu'elle s'écroule sur nous."

"A l'ouest rien de nouveau" d'Erich Maria Remarque - Livre de poche p99-100 - Traduction de l'Allemand par Alzir Hella et Olivier Bournac -

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09 novembre 2009

"La Cité perverse" de Dany-Robert Dufour

Ci-dessous, lien vers l'intervention donnée par Dany-Robert Dufour dans la librairie Tropiques à propos de son dernier essai "La Cité perverse".publié aux éditions Denöel. L'intervention est scindée en six parties et fait écho aux travaux de Bernard Stiegler et de l'association Ars Industrialis.


La_cit__perverse

Partie 1. (17 minutes)

Partie 2. (17 minutes)

Partie 3. (17 minutes)

Partie 4. (17 minutes)

Partie 5. (17 minutes)

Partie 6. (2 minutes)


Peut-être plus intéressant, ce lien vers l'émission La fabrique de l'humain du 5 novembre 2009 diffusée sur France Culture, toujours avec Dany-Robert Dufour et sur son livre "La Cité perverse".

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