L'astragale de Cassiopée

Si la littérature n'aime pas le calcul, c'est que tout n'est pas calcul. L'addi(c)tion est plus récente que l'épouvante.

05 février 2010

Incipit-bulle du week-end

1.

" On dit de l'enfance que c'est le temps le plus heureux d'une existence. En est-il toujours ainsi? Non. Peu nombreux ceux dont l'enfance est heureuse. L'idéalisation de l'enfance a ses lettres d'origine dans la vieille littérature des privilégiés. Une enfance assurée de tout et, avec surcroît, une enfance sans nuage dans les familles héréditairement riches et instruites, toute de caresses et de jeux, restait dans la mémoire comme une clairière inondée de soleil à l'orée du chemin de la vie. Leurs grands seigneurs en littérature ou les plébéiens qui chantèrent les grands seigneurs ont magnifié cette idée de l'enfance toute pénétrée d'esprit aristocratique. L'immense majorité des gens, si seulement ils jettent un coup d'oeil en arrière, aperçoivent au contraire une enfance sombre, mal nourrie, asservie. La vie porte ses coups sur les faibles, et qui donc est plus faible que les enfants?...

Mon enfance à moi n'a connu ni la faim ni le froid. Au moment où je suis né, la famille de mes parents possédait déjà une certaine aisance. Mais c'était le bien-être rigoureux de gens qui sortent de l'indigence pour s'élever et qui n'ont pas envie de s'arrêter à moitié chemin. Tous les muscles étaient tendus, toutes les idées dirigées dans le sens du travail et de l'accumulation. Dans ce genre d'existence, la place réservée aux enfants était plus que modeste. Nous ne connaissions pas le besoin, mais nous n'avons pas connu non plus les largesses de la vie, ni ses caresses. Mon enfance n'a pas été pour moi une clairière ensoleillée comme pour l'infime minorité; ce ne fut pas non plus la caverne de la faim, des coups et des insultes, comme il arrive à beaucoup, comme il arrive à la majorité."

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2.

" On ne peut se défendre de l'impression que les hommes mesurent communément selon des étalons faux, qu'ils désirent pour eux-mêmes le pouvoir, le succès et la richesse, les admirent chez les autres, mais sous-estiment les vraies valeurs de la vie. Et pourtant, avec de tels jugements d'ordre général, on court le danger d'oublier la diversité bigarrée du monde des hommes et de la vie de l'âme. Il est certain hommes à qui leurs contemporains ne refusent pas les honneurs, bien que leur grandeur repose sur des qualités et des réalisations bien étrangères aux buts et aux idéaux de la foule. On accordera aisément que ce n'est toutefois qu'une minorité qui reconnaît ces grands hommes, tandis que la grande majorité n'en veut rien savoir. Mais cela ne saurait être aussi simple, parce que la pensée et l'action des hommes ne s'accordent pas, et que les désirs qui les meuvent font entendre leurs nombreuses voix."

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3.

" Comment trace-t-on une route à travers la neige vierge? Un homme marche en tête, suant et jurant, il déplace ses jambes à grand-peine, s'enlise constamment dans une neige friable, profonde. Il s'en va loin devant: des trous noirs irréguliers jalonnent sa route. Fatigué, il s'allonge sur la neige, allume une cigarette et la fumée du gros gris s'étale en un petit nuage bleu au-dessus de la neige blanche étincelante. L'homme est reparti, mais le nuage flotte encore là où il s'était arrêté: l'air est presque immobile. C'est toujours par de belles journées qu'on trace les routes pour que les vents ne balaient pas le labeur humain. L'homme choisit lui-même ses repères dans l'infini neigeux: un rocher, un grand arbre; il meut son corps sur la neige comme le barreur conduit son bateau sur la rivière d'un cap à l'autre.

Sur la piste étroite et trompeuse ainsi tracée, avance une rangée de cinq à six hommes. Ils ne posent pas le pied dans les traces, mais à côté. Parvenus à un endroit fixé à l'avance, ils font demi-tour et marchent à nouveau de façon à piétiner la neige vierge, là où l'homme n'a encore jamais mis le pied. La route est tracée. Des gens, des convois de traîneaux, des tracteurs peuvent l'emprunter. Si l'on marchait dans les pas du premier homme, ce serait un chemin étroit, visible mais à peine praticable, un sentier au lieu d'une route, des trous où l'on progresserait plus difficilement qu'à travers la neige vierge. Le premier homme a la tâche la plus dure, et quand il est à bout de forces, un des cinq hommes de tête passe devant. Tous ceux qui suivent sa trace, jusqu'au plus petit, au plus faible, doivent marcher sur un coin de neige vierge et non dans les traces d'autrui. Quant aux tracteurs et aux chevaux, ils ne sont pas pour les écrivains mais pour les lecteurs."

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02 février 2010

Addiction en société moderne et dépendance sans substance

Lien vers une conférence prononcée le 10 décembre 2009 par Julien Gautier dans le cadre d'une journée consacrée à l'éducation par l'association de consultation familiale SAGA à Bobigny.


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31 janvier 2010

Incipit-bulle du dimanche

1.

" Mes dons remarquables pour les arts plastiques apparurent dès ma plus tendre enfance. Déjà, je manifestais un talent exceptionnel. A trois ans, je gravais dans la purée, à la fourchette, des Klee qui stupéfiaient ma famille. A quatre ans,  je faisais la sieste. A cinq ans, je crayonnais des portraits de mes petites camarades, plus ressemblants et plus beaux que les photographies de Lewis Carroll. Un photographe me rendit même responsable de sa faillite. Mes mains étaient les outils les plus merveilleux, les plus précis qu'un être humain puisse rêver de posséder. Bref, j'avais la grâce."

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2.

" Comme ils restent présents à ma mémoire, les premiers instants de ma vocation de bouffon! J'avais alors dix-sept ans, et je passais un mois d'août plutôt morne dans un club all inclusive en Turquie - c'est d'ailleurs la dernière fois que je devais partir en vacances avec mes parents. Ma conne de soeur - elle avait treize ans à l'époque - commençait à allumer tous les mecs. C'était au petit déjeuner; comme chaque matin une queue s'était formée pour les oeufs brouillés, dont les estivants semblaient particulièrement friands. A côté de moi, une vieille Anglaise (sèche, méchante, du genre à dépecer des renards pour décorer son living-room), qui s'était déjà largement servie d'oeufs, rafla sans hésiter les trois dernières saucisses garnissant le plat de métal. Il était onze heures moins cinq, c'était la fin du service du petit déjeuner, il paraissait impensable que le serveur apporte de nouvelles saucisses. L'Allemand qui faisait la queue derrière elle se figea sur place; sa fourchette déjà tendue vers une saucisse s'immobilisa à mi-hauteur, le rouge de l'indignation emplit son visage. C'était un Allemand énorme, un colosse, plus de deux mètres, au moins cent cinquante kilos. J'ai cru un instant qu'il allait planter sa fourchette dans les yeux de l'octogénaire, ou la serrer par le cou et lui écraser la tête sur le distributeur de plats chauds. Elle, comme si de rien n'était, avec cet égoïsme sénile, devenu inconscient, des vieillards, revenait en trottinant vers sa table. L'Allemand prit sur lui, je sentis qu'il prenait énormément sur lui, mais son visage recouvra peu à peu son calme et il repartit tristement, sans saucisses, en direction de ses congénères."

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25 janvier 2010

Raoul Vaneigem - "Pour l'abolition de la société marchande - Pour une société vivante" : Morceaux 3 et fin

" En dehors de la pensée situationniste, on n'a pas vu paraître une seule idée qui n'appartienne à ce tissu rongé aux mites, que le dépoussièrage épisodique de la modernité fait endosser au vieux monde. Débusquez donc depuis Marx, Fourier, Hölderlin et Stirner de quoi ouvrir une autre perspective que celle où l'être humain est mis en scène par la marchandise qu'il produit.

 

L'utopie? Vous n'avez cessé de vous y vautrer! Vous avez exalté la Cité de Dieu et ses bûchers; la stabilité sociale de Rathier de Vérone, cimentée par la hiérarchie des prêtres, des guerriers et des travailleurs.; le peuple élu du IIIème Reich millénariste; le communisme égalitaire et ses petits pères du peuple; le socialisme consommable, dont les démocraties de supermarchés assuraient la vente promotionnelle, et jusqu'au mythe de la reprise économique et financière promettant l'onction de la richesse à ceux qui l'auront méritée.

 

Le projet d'une société humaine n'est rien d'autre que ce qui se profile à la lumière de l'économie nouvelle, dans l'obscurité et les derniers soubresauts d'une économie moribonde."

 

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" Ne permettez plus que les hommes politiques stigmatisent l'insupportable violence faite aux individus alors qu'ils la suscitent sciemment, dès l'enfance, vulgarisant, au nom de la rentabilité, un élevage concentrationnaire où, parqués de vingt-cinq à trente par classe, les écoliers se trouvent crétinisés par les principes de compétition et de concurrence, soumis aux lois de la prédation, initiés au fétichisme de l'argent, confits dans la peur de l'échec, infestés par l'arrivisme, livrés à des fonctionnaires amers et mal payés, moins enclins à nourrir la curiosité des jeunes générations qu'à se venger sur elles de leurs infortunes." 

" La haine et le mépris que l'homme nourrit le plus souvent à son égard et envers ses semblables révèlent combien l'inhumanité est le vrai malaise de notre civilisation. Nos sociétés sont malades de la barbarie qui paie les agios de l'opulence financière.

Il faudra le répéter jusqu'à ce que l'évidence pénètre en nous comme une plénitude : notre seule richesse est la vie, une vie sans cesse affinée par le progrès de la sensibilité et de l'intelligence humaines. Elle nous est donnée sans réserve, sans contrepartie. Nous n'avons ni à la sacrifier ni à la rembourser au prix courant de l'infortune. Notre combat n'est plus de survivre dans une société de prédateurs mais de vivre parmi les vivants.

Il y a en chacun de nous une joie de vivre que le poids des contraintes et des contrariétés tourne trop aisément en réflexe de mort, et sans laquelle, pourtant, il n'est de salubrité ni pour l'individu ni pour la société."

" Ce qui rallie aux démagogues les plus grotesques de la xénophobie et du protectionnisme les foules abandonnées au ressentiment d'une existence sans joie, c'est qu'ils ont le bon sens de singer, sans fard et avec l'aplomb du cynisme, la conduite que s'efforcent d'occulter ou de voiler, sous les protestations humanistes, la plupart des hommes politiques et des responsables syndicaux, prêts, pour se faire élire et pour s'arroger un pouvoir, à encourager le clientélisme, à miser sur la peur et le désarroi, à flatter les plus ignobles réactions d'envie chagrine, de convoitise, de vengeance, de haine.

[...]

Comment la démocratie parlementaire se réformerait-elle alors que la politique clientéliste lave sa vaisselle dans l'auge du malheur? Ne demandez pas à ceux qui vendent des remèdes contre l'infortune de casser le marché en favorisant la gratuité des plaisirs. Rien n'est plus redoutable pour le système des affaires qu'un homme qui se découvre humain et entend faire de la jouissance de soi le fondement de son existence."

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" A la question "faut-il s'armer pour abattre le tyran?", Etienne de la Boétie, démontrant à quel point il détenait le secret de sauvegarder, par-delà la glaciation des siècles, le ferment d'une vie à renaître, fournit à nos contemporains une réponse à laquelle ils ne pourront souscrire sans la mettre en oeuvre aussitôt :

" Nullement. Je ne veux pas que vous le poussiez ou l'ébranliez. Mais, seulement, ne le soutenez plus! Et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même fondre en bas et se rompre." "

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21 janvier 2010

Raoul Vaneigem - "Pour l'abolition de la société marchande - Pour une société vivante" : Morceaux 2

" Le cyclone de la spéculation financière a renversé les valeurs du passé, aucune croyance, aucune idée ne résiste au flux monétaire où tout s'annule en s'échangeant contre tout. Il y aurait lieu de s'en réjouir si la dictature de la valeur d'échange ne banalisait dans le même temps une course au néant qui affole et enténèbre les corps et les consciences.
L'arasement des valeurs anciennes résulte d'un mercantilisme apocalyptique. Sous la coupe de la rentabilité à tout prix, aucune herbe nouvelle ne repousse.
Le "rien n'est vrai tout est permis" ne traduit pas le processus d'éradication du vieux monde, il en solde les ruines, il assure la vente promotionnelle des décombres qui, en nous écrasant, provoquent une réaction en chaîne où la mort et ses astuces prolifèrent à une vitesse panique.
Ceux qui s'insurgeaient hier de mourir pour le capital en croyant mourir pour la patrie se résignent à mourir pour rien depuis que le capital tire un dernier agio de l'agonie planétaire en se dispensant de tout faux-semblant.
La vie ne vaut rien mais une vie perdue vaut de l'argent. Voilà la philosophie des affaires. C'est le tout à l'égout vers lequel s'acheminent, avec une complicité aussi étonnante que consternante, les affairistes des hauts- et bas-fonds et leurs adversaires qui, négligeant de se battre pour se vivre, préfèrent mourir en combattant un ennemi d'autant plus invisible qu'il règne dans leur tête et subvertit leurs plus louables intentions.
Quand admettrez-vous que l'héroïsme du désespoir est un hommage à la cruauté de l'oppresseur?
Le capitalisme financier sait que sa bulle spéculative peut crever d'un jour à l'autre, que le papier-monnaie encourt un risque de combustion, que la réalité vécue par procuration est happée par le tourbillon d'une logique mortifère.
Il mise sur le marché de l'anéantissement pour majorer ses ultimes bénéfices. En jouant les Cassandre d'un effondrement programmé, il précipite dans la frénésie des derniers jours consommables et dans l'hystérie de la vie absente ceux qui ont troqué leurs désirs contre une plus-value."

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" De même que la honte n'a pas été l'arasement des tours new-yorkaises mais la mort d'hommes et de femmes, victimes du désespoir fanatisé, de même le danger réside-t-il moins dans l'effondrement du capitalisme financier que dans le réflexe de mort qu'elle risque d'enclencher chez ceux qui ne conçoivent d'autre existence qu'économisée jusqu'à la moelle.

[...]

Telle est la source de la haine de soi et des autres. Là réside le danger de voir l'implosion du totalitarisme économique propager, par une réaction en chaîne, un réflexe suicidaire semblable à celui qui infesta l'Allemagne, galvanisée par la politique du désespoir prédateur menée par les nazis. Les démagogues de l'extrême droite ont le même regard dépravé que les tueurs en série qui entretiennent la chronique de l'insécurité.

Nous subissons le harcèlement d'une désolation également propice aux profits boursiers à court terme et aux radiations morbides d'une existence sans attrait.

La survie somnolente risque de s'éveiller à de terribles cauchemars où resurgiront les monstres du passé. Jamais la conscience d'une vie présente et à créer n'aura pesé d'un tel poids dans le devenir du monde."

" Le camp retranché des contestataires patentés ne reflète que trop le système économique qu'il entent combattre si âprement. De même qu'en son stade de parasitisme absolu l'économie se replie sur elle-même et se livre à une accumulation forcenée de l'argent socialement inutile, de même les ennemis du totalitarisme financier se sont-ils installés sur le terrain de l'adversaire pour former le dernier carré de la résistance héroïque, laissant s'accumuler en eux l'indignation, le ressentiment et les pitoyables exorcismes du désespoir. Ils demeurent à la traîne d'une confortable impuissance, elle les dispense de jeter les bases d'une société humaine en faisant fond sur le néocapitalisme en gestation."

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"Le Dieu de l'Islam souffle les tours de Wall Street et le Dieu des chrétiens soumet la Gomorrhe afghane au feu céleste de machines volantes dont le prix de revient suffirait à reconstruire un pays où la flore, la faune, l'humanité et sa conscience ont été, en fin de compte, offertes en holocauste au Dieu unique du profit et des armées.

L'enjeu est ailleurs. Briser à coups de pavés la vitrine d'une banque ou d'une boutique exhibant aux niais ce qu'il "faut" acheter pour être à la mode, c'est se dédouaner à bon compte de l'absence d'une créativité qui, par exemple, inventerait une activité plus passionnante que la consommation, s'attacherait à découvrir de nouvelles énergies gratuites, piraterait les flux spéculatifs au profit d'une gestion collective des services publics...

Si enthousiaste que j'aie toujours été de la destruction de la colonne Vendôme par Courbet et par la commune de Paris, je persiste à penser que les fédérés eussent fait oeuvre plus utile en s'emparant d'abord des réserves de la Banque de France."

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19 janvier 2010

Raoul Vaneigem - "Pour l'abolition de la société marchande - Pour une société vivante" : Morceaux 1

Raoul Vaneigem a écrit ce court texte en mai 2002. Plutôt que de commenter, le voici par "morceaux" (Mords sots?).

Incipit :

" Le 9 décembre 1792, les sans-culottes de la rue Mouffetard adressèrent à la Convention un libelle intitulé :
Vous foutez-vous de nous?
Vous ne vous en foutrez plus longtemps!
C'est un langage que les argentiers de la planète, aujourd'hui retranchés dans leurs bunkers et leurs ghettos barbelés, n'ont pas encore entendu et n'entendront pas si ceux qui devraient le tenir ne trouvent aucun moyen de l'étayer par des mesures appropriées.
Seule, à  ce jour, la question du mépris reste posée et seul y répond un ressentiment général. Le mécontentement est partout et les solutions nulle part. Pourquoi, dès lors, les pères conciliaires de l'économie mondiale et leurs affidés politiques se priveraient-ils de prendre de haut des adversaires à qui nul ne pourra reprocher d'avoir fait la révolution à moitié, puisqu'ils ne songent même pas à l'entreprendre."


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" Loin de moi l'idée de suggérer que les foules, acculées au chômage, menacées par la précarité du lendemain, indignées et fascinées tout à la fois par la morgue des nantis, soient saisies d'une légitime colère et promènent, fichées sur une pique, les têtes interchangeables de ces hommes sans qualité, dont un chiffre d'affaires subroge le nom
Les exercices peu convaincants de névropathes, spécialisés dans le découpage de patrons, auxquels Andréas Baader, les Brigades rouges et autres Sentiers Lumineux prêtèrent jadis une éphémère renommée, n'ont-ils pas démontré quelle collusion s'établissait spontanément entre les détenteurs de la justice populaire et les défenseurs de la justice bourgeoise, comme on disait alors?
Rien ne ressemble plus au tueur d'une faction que le tueur de la faction adverse. " Tuer un homme, ce n'est pas défendre une doctrine, c'est tuer un homme ", lançait déjà Sébastien Castellion à Calvin qui, avec les meilleures raisons théologiques, venait d'envoyer Michel Servet au bûcher.
Les insurrections les plus légitimes n'ont traîné que trop de Calvin dans leurs basques. Toujours prêts à dresser des barricades avec trois révolutions de retard, les spectaculaires "casseurs" courant les rues, le pavé à la boutonnière, n'ont pas une seule idée quand il s'agit de fonder une nouvelle société, mais ils en ont cent pour jouer les Fouquier-Tinville et fournir des prévenus aux tribunaux révolutionnaires, à commencer par leurs propres compagnons.

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Par ailleurs, allons-nous tolérer longtemps que des créatures, qui n'ont d'autre regard que celui de l'argent, mènent leurs affaires avec l'efficacité d'un défoliant planétaire? Faut-il implorer un "changement dans l'ordre et la dignité", prêcher la modération aux agioteurs, mander sur le troupeau des déshérités la mansuétude des chevillards budgétaires?
N'est-ce pas une triste bouffonnerie que ces cortèges où des êtres humains, amputés de leurs salaires, de leurs revenus, de leurs espérances, de leurs moyens de subsistance, déambulent en exhibant leurs moignons? N'avons-nous d'autres recours qu'en ces danses du scalp faisant se trémousser à Seattle, Millau, Gênes, Porto allegre ou Nijni Novgorod des contestataires heureux d'exhiber leur détermination et malheureux de n'en savoir qu'en faire?
N'est-il pas bien sot d'exhorter les nantis, dont les yeux et les oreilles n'ont de sollicitude qu'à l'endroit des cours monétaires, à percevoir les gémissements de quelques millions d'hommes, de femmes et d'enfants que les flots boursiers expédient chaque jour dans les bas-fonds de la détresse?
Qu'iriez-vous espérer de cupides crapules aménageant, du quatrième cercle de l'enfer dantesque, la liquidation lucrative d'un monde qu'ils vident de sa substance vivante, après s'être purgés de leur propre humanité?
Il n'y a pas de dialogue avec les propagateurs de la misère et de l'inhumanité. Il n'y a pas de dialogue avec le parti de la mort. Aucune discussion  n'est tolérable avec les tenants de la barbarie. Seule l'affirmation obstinée de la vie souveraine et sa conscience briseront les fers qui entravent le progrès de l'homme vers l'humain."


" De moyen indispensable pour se procurer les biens de subsistance, l'argent, fétichisé à l'extrême par la courbe hyperbolique du profit, en est arrivé à n'avoir plus d'autre usage que sa reproduction dans les circuits fermés de la spéculation. Il est devenu fou en s'enroulant sur lui-même, comme le serpent ouroboros qui se dévore la queue. Dans le même temps, le pouvoir qui en émane et dont il est l'émanation s'est à son tour coupé des réalités terrestres où chacun tente, avec un malaise croissant, de s'accommoder de son absolutisme de droit divin."

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Enigme de Kara

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" En haut de la passerelle d'embarcation du gigantesque Air India  International, une hôtesse vêtue d'un sari jaune pastel accueillait les passagers. La douce teinture de son habit laissait présager un voyage agréable et serein. Elle tenait ses mains croisés comme pour la prière, geste de bienvenue chez les Indiens. Son front ,à hauteur des sourcils, étaient marqué par un point rouge et brillant comme un rubis. En entrant dans le compartiment,je sentis un parfum entêtant et mystérieux, sans doute l'encens orientaux, d'herbes, de résines.

Nous volions dans la nuit et, par les hublots, nous apercevions que les clignotements des lumières vertes au bout de l'aile de l'avion. A l'époque (c'était bien avant l'explosion démographique) les conditions de voyage étaient confortables, très souvent les avions transportaient peu de passagers.

C'était le cas ce jour-là. Les gens dormaient allongés sur les sièges .

Sentant que je ne fermerai pas l'œil de la nuit, je sortis de mon sac le livre que Tarlowska m'avait offert pour le voyage… (...)

 

La nuit s'écoula, le jour se leva. Pour la première fois, j'aperçus par la hublot l'immensité de notre planète, spectacle évoquant l'infini. L'univers que je connaissais mesurait environ cinq cent kilomètres sur quatre cents. Nous volions sans escale et, tout en bas, la terre ne cessait de changer de couleur, passant du brun de la terre brûlée au vert pour se teindre langoureusement de bleu sombre.

 

Nous atterrîmes à New Delhi tard dans la soirée. Une chaude humidité me colla immédiatement à la peau. Désemparé au cœur de cette cité insolite et étrangère, je me couvris de sueur; Mes compagnons de voyage avaient soudain disparu, en levés par la foule bigarrée et animée venue les accueillir.Je suis resté seul sans savoir quoi faire. Le bâtiment de l'aéroport était petit, sombre et désert. Solitaire, il se dressait au cœur de la nuit au-delà de laquelle tout n'était que mystère pour moi . Un vieil homme vêtu d'une ample tunique blanche lui descendant jusqu'aux genoux a surgi des ténèbres. Il portait une barbe grise clairsemée et était coiffé d'un turban orange; Il m'a dit quelques mots que je n'avais pas compris. Je suppose qu'il m'a demandé pourquoi je restais planté là, au milieu de l'aéroport vide. N'ayant  aucune idée de la réponse à lui donner, je regardais autour de moi, réfléchissant autour de moi, réfléchissant à la suite à donner aux opérations. Je n'avais absolument pas préparé ce voyage. Je n'avais noté ni noms ni adresses dans mon agenda. Je connaissais mal l'anglais. Moi dont le seul et unique rêve consistait à atteindre l'inaccessible, autrement dit à franchir une frontière, moi qui n'aspirais à rien d'autre, je me retrouvais à l'autre bout du monde.

Le vieil homme a réfléchi un moment, puis il m'a fait signe de le suivre. Condamné à l'Inde."

Voici pour le texte de l'énigme de Kara. Je pense avoir trouvé donc je ne joue pas pour l'instant.

 

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16 janvier 2010

Incipit-bulle du dimanche

1.

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" Tout ce pays était surprenant, marqué d'un caractère de grandeur presque religieuse et de désolation sinistre.

Au milieu d'un vaste cercle de collines nues, où ne poussaient que des ajoncs, et, de place en place, un chêne bizarre tordu par le vent, s'étendait un vaste étang sauvage, d'une eau noire et dormante, où frissonnaient des milliers de roseaux.

Une seule maison sur les bords de ce lac sombre, une petite maison basse habitée par un vieux batelier, le père J, qui vivait du produit de sa pêche. Chaque semaine il portait son poisson dans les villages voisins, et revenait avec les simples provisions qu'il lui fallait pour vivre.

Je voulus voir ce solitaire, qui m'offrit d'aller lever ses nasses. Et j'acceptai.

Sa barque était vieille, vermoulue et grossière. Et lui, osseux et maigre, ramait d'un mouvement monotone et doux qui berçait l'esprit, enveloppé déjà dans la tristesse de l'horizon.

Je me croyais transporté aux premiers temps du monde, au milieu de ce paysage antique, dans ce bateau primitif que gouvernait cet homme d'un autre âge.

Il leva ses filets, et il jetait les poissons à ses pieds avec des gestes de pêcheur biblique. Puis il me voulut promener jusqu'au bout du marécage, et soudain j'aperçus, sur l'autre bord, une ruine, une chaumière éventrée dont le mur portait une croix, une croix énorme et rouge, qu'on aurait dit tracée avec du sang, sous les dernières lueurs du soleil couchant."

2.

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"Les dîneurs entraient lentement dans la grande salle de l'hôtel et s'asseyaient à leurs places. Les domestiques commencèrent le service tout doucement, pour permettre aux retardataires d'arriver et pour n'avoir point à rapporter les plats; et les anciens baigneurs, les habitués, ceux dont la saison avançait, regardaient avec intérêt la porte chaque fois qu'elle s'ouvrait, avec le désir de voir paraître de nouveaux visages.

C'est là la grande distraction des villes d'eaux. On attend le dîner pour inspecter les arrivés du jour, pour deviner ce qu'ils sont, ce qu'ils font, ce qu'ils pensent. Un désir rôde dans notre esprit, le désir de rencontres agréables, de connaissances aimables, d'amours peut-être. Dans cette vie de coudoiements, les voisins, les inconnus, prennent une importance extrême. La curiosité est en éveil, la sympathie en attente, et la sociabilité en travail.

On a des antipathies d'une semaine et des amitiés d'un mois, on voit les gens avec des yeux différents, sous l'optique spéciale de la connaissance de ville d'eaux. On découvre aux hommes, subitement, dans une causerie d'une heure, le soir, après dîner, sous les arbres du parc où bouillonne la source guérisseuse, une intelligence supérieure et des mérites surprenants, et, un mois plus tard, on a complètement oublié ces nouveaux amis, si charmants aux premiers jours.

Là aussi se forment des liens durables et sérieux, plus vite que partout ailleurs!; on se voit tout le jour, on se connaît très vite; et dans l'affection qui commence se mêle quelque chose de la douceur et de l'abandon des intimités anciennes. On garde plus tard le souvenir cher et attendri de ces premières heures d'amitié, le souvenir de ces premières causeries par qui se fait la découverte de l'âme, de ces premiers regards qui interrogent et répondent aux questions et aux pensées secrètes que la bouche ne dit point encore, le souvenir de cette première confiance cordiale, le souvenir de cette sensation charmante d'ouvrir son coeur  à quelqu'un qui semble aussi vous ouvrir le sien.

Et la tristesse de la station de bains, la monotonie des jours tous pareils, rendent plus complète d'heure en heure cette éclosion d'affection."

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12 janvier 2010

Acteur ou spectateur - Stiegler - L'appel des appels -

Je vous propose en liens vidéo l'intervention de Bernard Stiegler au colloque organisé en septembre dernier, à Tours, sur le thème "Acteur ou spectateur? L'adresse au public en question".

raboteurs

Acteur ou spectateur 1

Acteur ou spectateur 2

Acteur ou spectateur 3

Et un dernier lien (audio), que m'a fait parvenir Kara, concernant l'appel des appels.

Rappel sur l'appel des appels

 

Ajouts de dernières minutes :

1. Répliques de Finkielkraut du samedi 9 janvier 2010 : Nouvelles réflexions sur la question juive avec Roudinesco et Barnavi

antonin_artaud_1

2. Les nouveaux chemins de la connaissance de Enthoven (j'ai écouté cette émission ce matin avec grand plaisir, celle consacrée à Antonin Artaud (coucou Lambert) et mets le lien de la précédente et des suivantes) :

La folie 1/5 Michel Foucault et la folie

La folie 2/5 Antonin Artaud

La folie 3/5 Cinéma et folie

La folie 4/5 Nicolas Grimaldi

La folie 5/5 Erasme

10 janvier 2010

Incipit-bulle du dimanche

Rappelons que le but n'est pas de trouver mais de jouer, donc de se tromper...

1.

ah

" Incroyable le premier animal qui rêva d'un autre animal. Monstrueux le premier vertébré qui réussit à se dresser sur deux pattes, semant la terreur parmi les bêtes qui rampaient encore normalement, avec une joyeuse et naturelle proximité, dans la fange de la Création. Ahurissants le premier coup de téléphone, la première ardeur, la première chanson, le premier cache-sexe.

Vers les quatre heures du matin d'un quatorze juillet, PP, endormi dans sa haute mansarde, la porte et les fenêtres ouvertes, rêva de tout cela. Comme il s'apprêtait à se répondre lui-même, il reçut la visite, à l'intérieur du rêve, d'une figure monacale, sombre et sans visage, qui exprima ses pensées à sa place, poursuivant avec des paroles un rêve de pures images :

- Mais la raison, ni lente ni paresseuse, nous apprend que sitôt repéré, l'extraordinaire devient ordinaire, de même que dès que cesse la répétition, ce qui auparavant passait pour fait commun prend figure de prodige : ramper, lancer des pigeons voyageurs, manger du gibier cru, abandonner les morts au sommet des montagnes afin que les vautours, en se nourrissant, assainissent et accomplissent le cycle naturel des fonctions."

2.

n

" La guerre a commencé. Personne ne sait plus où, ni comment, mais c'est ainsi. Elle est derrière la tête, aujourd'hui, elle a ouvert sa bouche derrière la tête et elle souffle. La guerre des crimes et des insultes, la furie des regards, l'explosion de la pensée de cerveaux. Elle est là, ouverte sur le monde, elle le couvre de son réseau de fils électriques. Chaque seconde, elle progresse, elle arrache quelque chose et le réduit en cendres. Tout lui est bon pour frapper. Elle a des quantités de crocs, d'ongles et de becs. Personne ne restera debout jusqu'à la fin. Personne ne sera épargné. C'est cela, c'est l'oeil de la vérité.

Quand c'est le jour, elle frappe avec la lumière. Et quand c'est la nuit, elle se sert de la marée de son ombre, de son froid, de son silence.

La guerre est en route pour durer dix mille ans, pour durer plus longtemps que l'histoire des hommes. Il n'y a pas de fuite possible, pas de désaveu. Nous sommes le front baissé devant la guerre, nos corps vont servir de cibles aux balles. Le sabre aigu cherche les gorges et les coeurs, quelquefois les ventres, pour fouiller. Le sable a soif de sang. Les dures montagnes ont désir de creuser leurs gouffres sous les pieds des marcheurs. Les routes veulent qu'on s'écrase, qu'on s'écrabouille sans arrêt. La mer a besoin de défoncer les trachées. Et dans l'espace, il y a la volonté terrible de refermer l'étau du vide sur les étoiles, et d'étouffer les clignotements de la matière.

La guerre a levé son vent qui va tout détruire. Le gaz brûlant sort des pots d'échappement, le monoxyde de carbone se répand dans les poumons et dans les artères. Les bouches s'ouvrent en rond et lâchent les anneaux de fumée bleu-gris qui montent en dansant jusqu'au plafond. Les lèvres s'écartent et laissent filer les suites de mots mortels, de mots qui donnent la peur. C'est cela. C'est le vent de la guerre."

Posté par Harmonia 27 à 00:01 - Commentaires [31] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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